Séquelles de la crise du Covid-19, guerre en Ukraine et changement climatique de plus en plus marqué... Comment réussir à faire émerger le difficile sujet de la transition écologique mondiale alors que les Etats se débattent dans un maelstrom de crises aux implications dramatiques ? La COP27, qui s'est ouverte le 6 novembre, à Charm el-Cheikh, en Egypte, se tient dans un contexte toujours plus pressant de catastrophes. Cette année, des inondations historiques ont ravagé le Pakistan, une sécheresse menace de famine la Corne de l'Afrique et des records de chaleur continuent d'être battus en Europe depuis cet été.

"Le moment est particulièrement critique", pour les pays du Sud, les plus exposés aux changements climatiques, explique Sébastien Treyer, directeur général de l'Institut du développement durable et des relations internationales. Ces pays attendent que les promesses de solidarités se traduisent en engagements financiers à la COP. Selon un rapport commandé par la présidence de la COP et publié mardi 8 novembre, les pays du Sud auront besoin de plus de 2.000 milliards de dollars par an d'ici à 2030 pour financer leur action climatique, dont près de la moitié venant d'investisseurs extérieurs.

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L'Express : Que pouvons-nous attendre de cette nouvelle COP ?

Sébastien Treyer : Cette COP est importante car d'une certaine manière, sur plusieurs aspects, on pourrait dire "ça passe ou ça casse". C'est une COP qui doit permettre de reconstruire la confiance entre les pays du Nord et les pays du Sud surtout sur les questions de financement de la transition écologique dans les pays du Sud. Le moment est particulièrement critique pour les pays en voie de développement. Ils ont subi les conséquences économiques de la crise Covid, de la guerre en Ukraine, mais aussi les conséquences économiques et sociales dramatiques des catastrophes climatiques qui les ont touchés. De ce point de vue, c'est une "perfect storm", une crise multifactorielle. Il y a donc un enjeu majeur à ce que ces pays puissent investir pour le bien-être de leurs populations, remédier aux dommages catastrophiques du climat, répondre à la problématique de la croissance démographique.

Il y a un rapport de force politique particulier cette année entre les pays du Sud et les pays du Nord...

Les pays du Sud, et notamment les pays africains, ont aujourd'hui deux leviers pour appuyer leurs demandes : ils sont courtisés pour leur ressource en gaz, et également car les pays occidentaux veulent éviter qu'ils s'alignent derrière la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine. C'est pourquoi ils peuvent monnayer leur soutien aux pays occidentaux et cela leur donne du poids dans ces négociations. On est dans une COP qui est politisée malgré elle, et elle subit la géopolitique actuelle. Mais il ne faut pas oublier que le sujet de la transition est éminemment politique, ce dont on discute à la COP c'est aussi l'organisation du monde de demain une fois que l'on sort des énergies fossiles.

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Les pays du Nord ont promis 100 milliards de dollars par an de financement public et privé à partir de 2020, mais depuis 2018, les financements ne dépassent pas les 80 milliards. Y a-t-il aussi un risque de ras-le-bol des pays du Sud face aux engagements non tenus des pays du Nord ?

Je pense qu'il est temps que l'on prenne au sérieux les demandes des pays du Sud. On est à un point de rupture, on l'entendait très fort déjà à Glasgow. Lors de la COP26, certains représentants africains estimaient malgré les grandes annonces que l'on n'y était pas. En 2015 à la COP21 à Paris, les pays africains ont accepté de ne pas être demandeurs vis-à-vis des questions de justice climatique et de financement car l'idée était que l'injustice la plus massive qu'ils pourraient subir serait de ne pas réussir à contenir le changement climatique. Mais depuis, la situation climatique et mondiale a beaucoup changé. Sept ans après l'Accord de Paris, leur situation est devenue tellement critique, et les dégâts liés aux évènements climatiques sont tellement extrêmes, que cette fois ils veulent insister sur la nécessité de financements urgents.

Il est reproché aux pays développés de ne pas en faire assez, est-ce vrai ?

Certes les investissements actuels ne sont pas à la hauteur de leurs promesses, mais dans l'ensemble les pays du Nord continuent d'augmenter leurs contributions pour l'adaptation des pays du Sud. Il faut aussi comprendre que la capacité à dépenser plus ne dépend pas seulement du bon vouloir des Occidentaux. Il y a aussi les conditions dans lesquelles cet argent doit être mis en oeuvre, et le robinet n'est pas si facile à ouvrir. Je pense que vu l'ampleur des besoins des pays du Sud, il faudrait au moins tenir les promesses symboliquement, mais de toute façon les demandes de financements adressées par les pays du Sud ont toujours un ordre de grandeur supérieur.

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A la conférence de Glasgow, le Premier ministre Indien Narendra Modi disait "vous n'arrivez même pas à tenir la promesse des 100 milliards, alors que nous devons dépenser rien qu'en Inde 1.000 milliards par an pour réussir l'adaptation"... Ces chiffres sont indicatifs, mais ils montrent le décalage dans les besoins d'investissements des pays du Sud par rapport aux promesses des pays du Nord.

Quels sont les différents canaux de financements ?

Il y a avant tout les fameux 100 milliards par an. Il s'agit de financements publics mais surtout privés, à près de 80%. Aujourd'hui, les pays européens ont déjà fait beaucoup d'efforts et ils peinent à annoncer de nouvelles choses, mais le pays le plus en retard par rapport à la puissance de son PIB, ce sont les Etats-Unis. Et le problème est qu'il n'est pas certain que Joe Biden parvienne à augmenter cette contribution vu les difficultés qu'il rencontre au Congrès pour faire passer ces financements. L'autre voie de financement, qui doit être discuté lors de cette COP, c'est l'engagement des pays du Nord à doubler leur financement à l'adaptation, soit passer de 20 milliards à 40 milliards de dollars par an d'ici 2025. La France et l'Allemagne ont fait leur part du travail, et ont doublé leurs contributions.

Ensuite, il y a d'autres formes de financement qui peuvent être mises en place. Par exemple, il y a un travail pour monter un partenariat avec l'Afrique du Sud, pour permettre l'accès à une électricité décarbonée via un projet de sauvetage et de transformation de leur opérateur électrique. C'est un projet soutenu par la Commission européenne, les Britanniques, les Etats-Unis, la France et l'Allemagne, à hauteur de 8,5 milliards d'euros. Ce montant est assez inédit, et cet argent public des pays du Nord pour aider à la transition est indispensable pour faire cette transformation. C'est un modèle de financement très intéressant, concret. Mais avant d'être répliqué, il doit déjà faire ses preuves. Donc l'Afrique du Sud doit mettre sur la table son plan d'investissement qui doit être validé. Ce partenariat va être scruté de très près pour voir ce qu'il produit. Il faudra regarder si les montants promis sont tenus, quel est l'équilibre entre prêts et dons, et il faudra voir quelle est la nature de ce deal : est ce qu'on est bien en train de soutenir un projet qui a été défini par les Sud-Africains, ou est ce que ce sont les Européens qui imposent leurs conditions... ?

L'autre gros sujet de la COP c'est celui des "réparations" des pays du Nord envers les pays du Sud, les plus touchés par un changement climatique historiquement largement engendré par les pays développés...

En effet, il y a un point de crispation là-dessus. L'Accord de Paris précise que les "pertes et dommages" issus des évènements climatiques extrêmes n'ouvrent pas la porte à des "compensations". D'un point de vue juridique, un certain nombre de pays du Nord utilisent ce vocable et on peut les comprendre, cela a du sens juridiquement. C'est pourquoi un certain nombre de petits Etats insulaires cherchent à faire valoir ces compensations dans d'autres instances juridiques. Les pays du Sud demandent que soit créé un fonds ad hoc dédié aux pertes et dommages. Ce fonds viendrait récolter les contributions d'un certain nombre de pays développés et permettrait, après un évènement de catastrophe naturelle, de financer la sortie de crise. Cela pourrait contribuer à l'aide humanitaire, mais aussi participer au réinvestissement dans le développement après la catastrophe.

Les pays du Nord ne sont pas du tout partants pour la création d'un fonds ad hoc. La première raison pour eux, c'est qu'il ne faut pas se centrer uniquement sur la question d'une solution financière. Ils préfèrent notamment passer par des mécanismes assurantiels. En France, on dispose par exemple du régime de catastrophe naturelle qui permet de prendre le relais des assurances quand ces dernières ne peuvent plus assurer. Dans les Etats du Sud, ces régimes-là n'existent pas car ils n'ont pas les ressources nécessaires pour le mettre en oeuvre. L'idée est donc de mettre en place à l'échelle internationale un système d'assureur et de réassureur abondé par les Etats les plus riches et des investisseurs privés. C'est la proposition allemande, qui passe par un mécanisme d'assurance élargi qu'ils appellent le "global shield".

Pourquoi les Etats du Nord craignent-ils la création d'un fonds dédié aux pertes et dommages ?

Ce qui fait peur aux pays industrialisés - et peut être aussi à la Chine - c'est la question des montants qui pourraient être demandés pour ce fonds. S'ils doivent couvrir tous les dégâts, ils seraient faramineux, et ingérables pour les Etats du Nord.

Enfin, c'est évidemment la question de leur responsabilité qui est en jeu. Ils ont peur de devoir réfléchir à la manière dont on partage le fardeau de cette responsabilité, et à ce jeu les Américains comme les Britanniques auraient beaucoup à perdre. A ce titre, un certain nombre de grands pays émergents pourraient aussi être craintifs de se retrouver dans le panier des responsables de ces évènements climatiques. Car la Chine a aussi émis une grande quantité de gaz à effets de serre. Mais pour le moment, les pays du Sud n'ont pas intérêt à se froisser avec la Chine sur cette question. Le sujet n'est donc pas abordé à la COP27.

La dernière solution est donc de passer par un changement du système de financement mondial ?

Pour de nombreux pays du Nord la question est plutôt de réformer le système de la Banque mondiale. Car c'est ce système qui, dans les pays les moins avancés, constitue une part essentielle des ressources budgétaires des Etats. Beaucoup estiment qu'elle devrait pouvoir prendre des risques plus importants pour aider ces pays de manière beaucoup plus fondamentale, pour répondre à la question des pertes et dommages, mais aussi à leurs besoins de développement.

Et je pense que l'on ne peut pas regarder la question des pertes et dommages sans regarder ce qu'il se passe sur la question de la réforme du système financier mondial. C'est ce que porte la Première ministre de la Barbade, Mia Motley, qui pousse pour une réforme du FMI, mais elle n'est pas la seule, c'est aussi ce que dit la secrétaire d'Etat au Trésor américaine Janet Yellen. Ce ne sont pas de vains mots, il y a tout un programme, assez réaliste.

Cela veut dire que la question du fonds dédié pour les pertes et dommages ne trouvera pas d'issue à la COP, parce qu'il n'y aura pas d'accord possible. Mais il faudra de toute façon réformer la capacité d'intervention de la Banque mondiale à intervenir dans les pays les plus vulnérables. Cela peut être une réponse aux pays du Sud : ce sera d'ailleurs un des sujets évoqués au G20 de Bali, du 15 au 16 novembre.