Les cales du navire sont presque pleines. A 80 kilomètres de la côte nord-est du Mozambique, dans le bassin riche en hydrocarbures du Rovuma, le British Sponsor mouille déjà depuis quelques jours. Arrimé à la plateforme flottante d'extraction de gaz naturel liquéfié (FLNG) Coral Sur - le tanker britannique est en train de charger la première cargaison de GNL jamais produite par le pays d'Afrique australe, et devrait larguer les amarres sous peu. Une première pierre fondatrice pour l'ambitieuse stratégie du gouvernement local, voulant faire du Mozambique un géant mondial du GNL. Le chemin sera encore long. Avec ses 3,4 millions de tonnes produites chaque année, Coral Sur est un projet modeste. Il est cela dit censé être complété par les projets Mozambique LNG et Rovuma LNG, cinq fois plus gros en taille et exploités par TotalEnergies (13 millions de tonnes par an) et ExxonMobil (15mt/an).
Le Mozambique n'est pas un cas isolé sur le continent africain. L'Afrique du Sud, la Namibie, le Sénégal, la Tanzanie, cherchent aujourd'hui à développer cette ressource, aux côtés de l'Algérie, de l'Egypte, du Nigéria, de l'Angola ou encore de la Guinée équatoriale, déjà producteurs. Alors que la COP27 vient de débuter à Sharm-El-Sheikh, en Egypte, le sujet gazier sera d'ailleurs sur toutes les lèvres, tant il est perçu par certains pays comme une ressource indispensable. "Plus de 5 000 milliards de mètres cubes de ressources en gaz naturel ont été découverts à ce jour en Afrique, mais leur exploitation n'a pas encore été approuvée. Ces ressources pourraient fournir 90 milliards de mètres cubes de gaz supplémentaires par an d'ici à 2030, ce qui pourrait bien être vital pour les industries des engrais, de l'acier et du ciment, ainsi que pour le dessalement de l'eau" du continent, expliquait l'Agence internationale de l'énergie en juin dernier.
Les pays européens, en soif d'alternatives au gaz russe, poussent aussi les pays africains à déployer la ressource pour l'exportation. Ce n'est guère un hasard si Olaf Scholz a choisi en mai dernier le Sénégal, qui exploite le projet de GNL de Grand Tortue Ahmeyim avec la Mauritanie, pour sa première visite officielle sur le continent. Il y a un an, tout juste, Berlin et une quarantaine de pays s'engageaient pourtant à ne plus financer des projets d'énergies fossiles à l'étranger. Une décision qui irrite certains pays qui comptent se servir de cette COP pour faire passer le message. "La suppression du financement des combustibles fossiles, y compris le gaz - de loin le combustible fossile le plus propre - risque de faire reculer l'échelle de développement de l'Afrique et d'exacerber ses problèmes préexistants", écrivait en mai dernier la fondation Mo Ibrahim.
A qui profitera l'exploitation du gaz ?
Beaucoup d'ONG pressent néanmoins l'Afrique pour qu'elle ne se jette pas à corps perdu dans le gaz, énergie fossile aggravant la crise climatique dont elle est le continent le plus vulnérable. Un conseil plutôt mal reçu sur place, même s'il n'y a pas d'unité en la matière. "Certains pays se demandent : 'pourquoi nous fatiguer à mettre en place des politiques d'atténuation qui nous privent de nos ressources fossiles alors que les pays développés ne mettent eux-mêmes pas en place les politiques nécessaires et ne nous aident pas, financièrement parlant, à la hauteur de leurs engagements'", s'inquiète Thibaud Voïta, chercheur associé à l'Institut français des relations internationales . De fait, les émissions cumulées de CO2 résultant de l'utilisation des 5 000 milliards de mètres cubes de gaz ces trente prochaines années feraient passer la part de l'Afrique dans les émissions mondiales de 3% à 3,5 % selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE).

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Reste que le développement de la ressource n'est pas sans risque. Selon l'AIE, les promesses de neutralité carbone faites dans un certain nombre de pays et la baisse théorique de la demande en gaz qu'elles supposent dans les deux prochaines décennies pourraient transformer tous nouveaux projets gaziers en actifs échoués, avec les pertes substantielles qui vont avec.
Nicolas Guichard, expert énergie pour l'Agence française pour le développement, s'interroge aussi sur qui bénéficiera in fine de l'exploitation gazière : "L'histoire montre qu'avec l'exploitation des ressources fossiles, les retombées locales ne sont pas toujours au rendez-vous." Au contraire selon lui des énergies renouvelables dont le solaire, dont le potentiel reste sous-exploité sur place.
