Des pluies sans précédent dont l'intensité a été renforcée par le changement climatique, deux millions d'habitations détruites, 1 700 morts et un taux de pauvreté qui pourrait quasiment doubler. Le Pakistan n'est responsable que de moins de 1 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais figure parmi les pays les plus touchés par les événements météorologiques extrêmes dus au réchauffement climatique. Voilà le coeur du sujet des "pertes et dommages", un domaine de négociation climatique qui sera au centre des discussions lors de la COP 27, qui se tiendra du 6 au 18 novembre à Charm el-Cheikh, en Egypte.
Sujet technique et éminemment politique, les pertes et dommages se réfèrent aux dégâts inévitables causés par le réchauffement global, ceux qui ne pourraient être empêchés par la réduction des émissions de gaz à effets de serre, ou par l'adaptation. Depuis près de trente ans, les représentants des petits Etats insulaires se battent pour faire entendre cette thématique. Pour eux, le changement climatique est une réalité de longue date, alors que la montée des eaux menace parfois jusqu'à l'existence physique de leur territoire.
"Depuis les années 1990, leurs principales demandes n'ont que peu changé. Ces pertes incluent des dégâts physiques, les pertes économiques liées à des baisses de rendement, et des pertes irréversibles, comme des vies, ou même des pans d'héritage culturel", explique Lola Vallejo, directrice du programme climat au sein de l'Institut du développement durable et des relations internationales. En 2018, une large étude évaluait le montant de ces pertes entre 250 milliards et 500 milliards d'euros par an jusqu'en 2030, et il pourrait atteindre 1 700 milliards en 2050.
Comment financer ?
Le sujet est sensible, car il pose de façon frontale la question de la responsabilité des pays du Nord dans le changement climatique actuel. "On ne peut plus nier désormais que les émissions historiques des pays du Nord sont en partie responsables des impacts que l'on voit dans les pays du Sud", rappelle Aurore Mathieu, chargée des politiques internationales au sein de l'ONG Réseau action climat. "Cette question est là depuis le début des négociations climatiques, et pourtant les Etats ont toujours tourné autour, et refusent encore de parler de compensations", constate Lola Vallejo. Ces errements diplomatiques ont souvent cantonné la question des pertes et dommages à l'établissement de cadres permettant de construire un dialogue international sur la manière d'y répondre. Mais, avec l'accroissement des catastrophes climatiques et la défiance des pays du Sud envers le Nord, la patience des Etats les plus vulnérables arrive à son terme. "Maintenant, les pays en développement n'ont plus besoin de dialogue, mais d'argent pour se reconstruire après ces catastrophes", insiste Aurore Mathieu.
Pour le moment, les négociations achoppent sur le fond. Faut-il créer une enveloppe dédiée aux pertes et dommages, en plus des différents canaux de financements qui existent déjà pour l'atténuation, ou l'adaptation ? Lors de la pré-COP 27 qui s'est tenue en République démocratique du Congo début octobre, la ministre française de la Transition énergétique a bien reconnu que la question des pertes et dommages était "essentielle", mais a rejeté l'idée de "créer un énième fonds qui suscitera les mêmes réserves". Au sein de l'UE, tous les États ne jouent pas la même partition. Le 14 octobre, le Danemark a fait un premier pas vers un fonds dédié et a débloqué 13 millions d'euros, qui seront avant tout dirigés vers les pays du Sahel et les petits Etats insulaires. Mais pour quoi faire ? "Il y a besoin d'une discussion pour se mettre d'accord sur ce que doivent être les bonnes dépenses. Par exemple, développer les systèmes d'alerte précoce ou réfléchir à comment contribuer à plus d'assurance à l'échelle individuelle dans ces pays", évoque Lola Vallejo.
Reste enfin la question des modes de financement. La Première ministre de la Barbade, Mia Mottley, table sur une partie des 650 milliards de dollars en droits de tirage spéciaux du Fonds monétaire international qui ont été injectés en 2021 dans l'économie mondiale pour faire face au Covid-19. Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, propose quant à lui une taxe sur les "bénéfices exceptionnels" réalisés par l'industrie des énergies fossiles... Des solutions concrètes, mais qui n'enlèvent pas le risque de fracture entre le Nord et le Sud, alors que se cristallisent aujourd'hui les tensions sur le non-respect des engagements financiers et climatiques pris par les pays développés.
