Les services culturels ne sont pas les seuls à être menacés d'asphyxie par les livres. Economistes et sociologues, naguère moins expansifs - moins nombreux? - résistent en effet de moins en moins à l'envie d'écrire, et leur production s'accumule sur le bureau du journaliste économique effaré, écrasé par l'ampleur de sa tâche. D'abord, il faut classer. Après élimination des ouvrages techniques (innombrables) et des débats sur l'euro (on vous réserve cela pour 1998), on a pu, en 1997, répartir les volumes en trois tas d'importance égale: 1. La mondialisation, c'est mal. 2. La mondialisation, c'est bien. 3. La France décroche. Dans ce cadre nous ferons donc entrer sans peine: 1. Le Basculement du monde, de Michel Beaud (La Découverte). 2. La Mondialisation heureuse, d'Alain Minc (Plon). 3. Les Trente Piteuses, de Nicolas Baverez (Flammarion). En parlant de «basculement du monde», Michel Beaud, professeur d'économie à Paris VII, veut, dit-il, alerter «à la fois de l'ampleur exceptionnelle des mutations en cours et de la gravité des enjeux». Il a l'alerte lyrique: «Sous les pluies saturées de l'industrie triomphante et les vents de Bhopal ou de Tchernobyl, Antigone se terre au pied de l'autel où la pythie remue les cendres.» (Quand on vous dit que ce n'est pas toujours facile comme travail!) Et nostalgique. Il cite Péguy (né en 1873): «Dans ce temps-là, on ne gagnait pour ainsi dire rien. Les salaires étaient d'une bassesse dont on n'a pas idée. Et pourtant tout le monde bouffait. Il y avait dans les plus humbles maisons une sorte d'aisance dont on a perdu le souvenir...»
Et aujourd'hui? Tout va de mal en pis. Démographie. Environnement: «L'homme de notre temps répand dans le monde détritus et déjections.» La loi du marché, et l'optimum qu'elle offrirait, n'est qu'un «joli conte théorique». Beaud y voit plutôt une «dynamique des inégalités» et l' «égoïsme rapace des riches». Bref, vous avez compris le sens général, et il ne reste plus qu'à se demander si ses solutions suffiront à corriger le «maelström de la mondialisation»: «Réduire les inégalités, renforcer les solidarités, limiter le désir de marchandises pour ceux qui vivent dans l'aisance.» Ces décrets-là seront bien difficiles à prendre! «Quand notre pays voudra-t-il admettre qu'accepter la réalité n'est pas un crime?» clame à l'inverse Alain Minc, dans sa production annuelle, une bonne cuvée. Inutile de vouloir s'affranchir de la mondialisation, dit-il. Elle est à l'économie ce que l'air est à l'individu. Il faut prendre appui sur elle, pour y puiser sa force. La France ne doit pas partir perdante, mais regarder autour d'elle. Ses élites, d'ailleurs, auraient moins d'?illères si elles ne s'abreuvaient toutes à la même source: l'Etat. Si, aux Etats-Unis, un doyen de Harvard ou un juge à la Cour suprême, ou encore, en Allemagne, le recteur de Heidelberg ou le président de la fondation Bosch comptent autant que les ministres, c'est parce que, là-bas, l'Etat central n'exprime pas à lui seul le mythe du bien public.
Et, pourtant, dans ce contexte mondial qui impose plus de souplesse, de rapidité d'adaptation, plus de marché, moins d'Etat, voilà la France qui, seul pays au monde, augmente ses emplois publics. La SNCF croule sous les dettes et on s'enorgueillit du «service public à la française», quand la Bundesbahn se privatise. Dans la vigoureuse apostrophe au Premier ministre qui conclut son livre, Minc lance: «Les hommes politiques français de gauche comme de droite fréquentent trop le TGV et pas assez l'avion. A force de labourer l'Hexagone, ils ignorent le monde.» Même son de cloche chez Nicolas Baverez, qui explique très bien pourquoi la France a décroché et comment elle s'obstine à vivre dans l'illusion. «Chacun mesure que le maintien d'une économie administrée, d'un Etat-providence dispendieux et inefficace, d'une monnaie surévaluée est suicidaire dans le contexte de la mondialisation... Mais le charme de la fiction reste plus doux que les contraintes de la réalité.» Quel charme, en effet, qu'un pays dans lequel «la moitié des 60 000 personnes qui sortent du système éducatif sans qualification ont la quasi-certitude de ne jamais trouver de travail»! Le mérite de Baverez est, par une excellente analyse, d'étendre son étude au système politique, ce régime qui donne toujours plus de pouvoir et toujours moins de responsabilité. Il cite Jean-François Revel, qui parle d' «un pays de plus en plus étatisé et de moins en moins gouverné». Et relève, à propos de la dissolution: «Echappe à toute sanction démocratique le responsable ultime d'un désastre sans précédent depuis 1827.» Lisez Baverez.