Charlotte d'Ornellas est journaliste à Valeurs Actuelles, hebdomadaire qui penche à l'extrême droite. Elle officie aussi dans l'émission de CNews, L'Heure des pros, présentée par Pascal Praud. Ses prises de position, souvent, divisent. Dimanche 26 mai, dans l'émission After Rap diffusé sur Mouv', alors que le sujet évoqué est du genre polémique [on y parle de Nick Conrad, le rappeur condamné pour provocation au crime après son titre Pendez les blancs] voilà que le journaliste Yérim Sar lit l'un des SMS que lui a envoyés le rappeur Alkpote. Ce dernier y affirme que le nom de la chroniqueuse "rime parfaitement avec salope grosse pétasse."
La séquence, passée globalement inaperçue sur le moment, est relayée le mardi 28 mai par Damien Rieu, l'un des rédacteurs du site d'extrême droite Fdesouche. Il interpelle la ministre à l'Égalité entre les femmes et des hommes Marlène Schiappa, lui demandant si elle "trouve ça normal", et si elle va "enfin réagir." Aujourd'hui, la séquence est relayée près de 2000 fois et "aimée" environ 2300 fois.
Une "injure publique intolérable", déclare Marlène Schiappa
Ce n'est que presque une semaine plus tard, le 3 juin, que Marlène Schiappa finit par répondre à Damien Rieu. "En déplacement au Canada, je découvre seulement cette séquence. C'est une injure publique à raison du sexe et c'est intolérable ! Les positions politiques des unes et des autres ne justifient jamais le sexisme ou ces propos abjects", regrette la membre du gouvernement.
Mouv', qui n'a jusque-là pas communiqué sur cette affaire, répond le lendemain à la secrétaire d'État, s'excusant auprès de Charlotte d'Ornellas. La station affirme que "quelles que soient les provocations, la réponse par l'injure n'est pas admissible. La citation utilisée n'était pas appropriée et n'avait pas sa place sur l'antenne de Mouv'." Et d'assurer que le chroniqueur a été suspendu "depuis une semaine."
"Yérim était déjà suspendu avant le tweet
Dès lors, bon nombre de soupçons ont pesé sur Mouv'. La station a-t-elle réécrit l'histoire ? Le journaliste, a-t-il réellement été suspendu seulement après avoir subi des pressions de l'extrême droite ? Ou la radio a-t-elle été mise au pied du mur après la publication du message de Marlène Schiappa ? Un journaliste de Mouv', justement, Geno Maestro, s'en ouvre publiquement. "Si Yérim avait été suspendu immédiatement après l'émission et que l'info nous avait été communiquée à ce moment-là j'aurais pu comprendre, écrit-il le 4 juin. J'ai appris la suspension ce matin, et ce qui me gêne c'est qu'elle semble intervenir en réponse à 10 jours de pression de l'extrême droite."
Bruno Laforestrie, directeur des programmes du Mouv', tente pourtant de démêler le vrai du faux, ce même jour, sur l'un des plateaux de sa station, assurant que Yérim Sar a été suspendu peu de temps après l'émission. Auprès de L'Express, il insiste. "Mardi 28 mai, j'ai été mis au courant de cette séquence, et j'ai appelé Yérim, car il ne s'agit pas seulement d'une blague potache. On a décidé d'une suspension provisoire, ce qui est par ailleurs déjà arrivé à l'antenne de Mouv' ces dernières années."
Bruno Laforestrie souhaite que les choses soient claires : la suspension de son journaliste n'est en rien une réponse aux pressions de l'extrême droite, ni au tweet de Marlène Schiappa. "Yérim était déjà suspendu avant qu'elle ne s'exprime. Cela fait vingt ans que je suis directeur de chaîne de radio, et à partir du moment où cela ne correspond pas aux règles de l'antenne... C'est la seule limite que j'ai fixée, il y a deux ans : pas d'insultes proférées en plateau, ni à l'encontre d'artistes, ni d'autres personnes. Même si les chroniqueurs ont pensé qu'il s'agissait là plutôt d'une blague, on ne pouvait pas omettre son caractère insultant. Il en va de ma responsabilité, je suis garant de ce qu'il se dit sur Mouv'."
"Est-ce normal que les politiques subissent des pressions ?"
Ce que Bruno Laforestrie déplore, en revanche, ce sont les attaques incessantes de la "filière identitaire", envers sa station, dit-il. "L'extrême droite passe son temps à relayer les propos d'artistes sur le Mouv', et cela arrive qu'ils nous attaquent directement, décrit-il. Le principe, c'est de ne pas répondre. Mais le lien entre l'extrême droite, le rap, et les pressions qu'ils exercent sur les hommes et femmes politiques, c'est un sujet que l'on va traiter. Est-ce normal que les politiques subissent des pressions de groupes identitaires, et qu'ils y répondent, d'ailleurs ? Il me semble que c'est un fait de société."
Yérim Sar, que L'Express n'est pas parvenu à contacter, n'a pas évoqué l'affaire médiatiquement. Le journaliste s'est contenté d'ironiser sur Twitter, postant dans un premier temps une photo de Charlotte d'Ornellas aux côtés, selon le journaliste, aux côtés de ses "potes nazis".
"En déplacement dans les Yvelines, je découvre seulement cette histoire. Il m'est bien évidemment impossible de m'excuser auprès d'une femme qui, en plus d'avoir des potes nazis, porte des ballerines de son plein gré. La bise à Marlène." Sa suspension devrait durer, selon Bruno Laforestrie, de deux à trois semaines. Contactée par L'Express, Charlotte d'Ornellas, elle, ne souhaite pas s'exprimer.
Un peu plus tard, ce mercredi, Yérim Sar a pris soin de tacler Marlène Schiappa, tout en remerciant ses soutiens. "Je vais avoir du mal à répondre à tout le monde donc vraiment, à ceux qui me soutiennent de près ou de loin, merci, je ne m'y attendais pas. (Après, je m'attendais pas non plus à ce qu'une secrétaire d'État fan d'Hanouna donne des leçons de bienséances, la vie est pleine de surprises.)"
