Son arrestation le 20 avril dernier pendant l'acte 23 des gilets jaunes, pour "outrage sur personne dépositaire de l'autorité publique", suscite désormais un débat enflammé. Gaspard Glanz, qui a fait un doigt d'honneur aux forces de l'ordre après avoir été visé, selon ses dires, par une grenade de désencerclement, est-il réellement journaliste ? Est-il seulement militant ?
Alors que la discussion s'anime sur les réseaux sociaux, le mieux est peut-être de s'intéresser à Taranis News, site de photos et de vidéos lancé en 2012 [d'abord sous le nom de Rennes TV] par Gaspard Glanz et quatre associés. Son slogan ? "Liberté, Égalité, Full HD", en référence à la bonne qualité des vidéos (4K) et photos qui y sont diffusées.
"Un média qui s'intéresse à la foule"
Selon Gaspard Glanz, qui parlait de son site en 2016 à L'Obs, Taranis News, qui doit son nom au dieu de la foudre et du tonnerre celte, est "un média qui s'intéresse à la foule en général : les festivals, les manifestations, les rassemblements." "On fait ce que j'appelle du street journalism, un journalisme urbain, pour les jeunes, car 90 % des visiteurs de notre site ont entre 17 et 35 ans." Sa chaîne YouTube compte actuellement plus de 46 000 abonnés et plus de 400 vidéos.
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Récemment sur Taranis News, particulièrement présent à Paris, Rennes, Nantes, Lille, Strasbourg et Toulouse, on trouve par exemple beaucoup de reportages photos et vidéos sur le mouvement des gilets jaunes.
Avant ce grand mouvement social d'une ampleur exceptionnelle, Tanaris News pouvait tout aussi bien se rendre à Notre-Dame-des-Landes, couvrir l'évacuation de la ZAD de Kolbsheim, que diffuser des photos du festival de métal Hellfest. Pendant le mouvement Nuit Debout, Taranis News se fait également remarquer pour ses très nombreuses vidéos sur le terrain.
"Taranis News, c'est un média indépendant qui fonctionne sous la forme d'une agence de presse, explique à L'Express Jérémie Verchère, photoreporter depuis deux ans pour le site d'information. On est un certain nombre de photographes et de JRI qui travaillons sur des sujets sociaux, des manifestations, sur la ZAD en passant par les migrations... Si des médias veulent se procurer nos images, ils peuvent faire appel à nous." Sur Twitter, l'agence de presse affirme avoir eu "quasiment toute la presse française en clients" depuis son lancement.
C'est ainsi le site tente de gagner de l'argent, sans oublier une cagnotte en ligne, où les généreux lecteurs peuvent effectuer des donations. À Street Press, il y a trois ans, Gaspard Glanz affirme toutefois avoir du mal à vivre de son métier. "Aujourd'hui, je gagne 600 euros par mois et je me suis réinstallé chez mes parents à Strasbourg." Tout ceci en travaillant d'arrache-pied. "En 2 jours, j'ai dormi 2 heures. J'ai enchaîné manif le matin, montage manif le soir, et re-montage."
Des journalistes libres de couvrir ce qu'ils souhaitent
Ce n'est pas commun dans la presse traditionnelle : Taranis News fonctionne en "autogestion", c'est-à-dire que ses journalistes effectuent les reportages qu'ils ont envie de faire. "Nous n'avons pas de restriction, Gaspard ne nous donne pas d'indication sur ce que l'on souhaite produire", poursuit Jérémie Verchère. "On cherche à informer de façon indépendante sur les sujets qui se passent autour de chez nous", résume Emmanuel Brossier, photographe travaillant pour Taranis depuis 2014. Il a couvert les manifestations contre la loi travail autour de Rennes, ainsi que la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. "On traite des grands mouvements, ainsi que de sujets plus profonds. Gaspard s'est aussi intéressé aux problèmes des exilés, à leur parcours pour arriver en France..."
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Les vidéos sont longues, oscillent souvent entre 20 et 30 minutes. Bien plus longues que dans un JT de TF1, par exemple. C'est évidemment voulu. "J'en ai tellement marre de ces sujets de télé ou tout est verrouillé politiquement : en une minute trente, il y a une seule analyse, explique Gaspard Glanz au Monde, en 2016. Nous, on montre ce qui s'est passé, en plans longs, sans commenter. Ce sont vos yeux et vos oreilles qui vous donnent l'info."
Parmi les récents faits d'armes de Taranis News ? En juillet 2018, le site contribue à la médiatisation de l'affaire Benalla. Le site publie, peu après le premier article du Monde, une compilation des images tournées le 1er mai, par les journalistes du site, où l'on aperçoit le conseiller d'Emmanuel Macron comme faisant partie du "dispositif policier."
Quelques mois auparavant, en 2017, Taranis News dévoile une vidéo dans laquelle on peut voir des agents de police grimés en reporters lors d'une manifestation pour la dignité et l'égalité. Gaspard Glanz est alors visé par de nombreuses menaces de mort sur les réseaux sociaux.
Pour Emmanuel Brossier, ça ne fait aucun doute : "On est un site d'information, pas un site militant. Après, je pense que l'axe des sujets qu'on traite nous colle cette étiquette. Mais quand on voit les titres du Point, et pas seulement sur leur article à propos de Gaspard, c'est tout aussi militant."
Ce qui agacerait particulièrement les forces de l'ordre, estime Jérémie Véchère, c'est le côté "virulent" du journaliste de Taranis. "Il ne va pas lisser son discours. Mais ce n'est pas pour cela qu'il est militant. Il est journaliste. Est-ce qu'un éditorialiste est plus militant que Gaspard Glanz ? Je ne sais pas ! Pour avoir travaillé longuement avec Gaspard, c'est un vrai journaliste."
Interrogé par Télérama, Gaspard Glanz donne déjà ce même argument : il n'est pas plus militant qu'un éditorialiste d'une chaîne d'info en continu. "On m'a déjà traité de journaliste militant. Pourtant, je ne montre pas plus la police que les manifestants, il n'y a pas de voix off, je n'ai pas le sentiment de faire de la propagande. Est-ce qu'on reproche à BFMTV d'être l'outil de communication du ministère de l'Intérieur ?, se demande-t-il alors. Ce n'est pas moi qui filme la violence, c'est la société qui est violente. La vraie question, c'est de savoir pourquoi des adolescents de 14 ans viennent en découdre avec les CRS trois fois par semaine."
"La police nous légitime en tant que journaliste"
Gaspard Glanz, titulaire d'une licence en sociologie criminelle à l'université Rennes-2, est par ailleurs "pointu intellectuellement", assure quant à lui Jérémie Verchère. "Il sait ce qu'il produit en termes d'images. Ça fait des années qu'il a des procès sur le dos, ça ne l'a jamais empêché de travailler."
Le journaliste est effectivement bien connu des services de police. En 2015, alors qu'il filme l'action d'un collectif dénonçant l'évasion fiscale pour Rue89 Strasbourg, il est placé en garde à vue. "Nous ne comprenons pas bien pourquoi il a été jugé utile de le priver de sa liberté, de le ficher et de lui faire subir toute la violence d'une garde à vue nocturne, écrit alors la rédaction du site. Nous dénonçons également l'exploitation des images filmées par la police, ce qui nous semble être une violation du droit de la presse.
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Un an plus tard, il est retenu plusieurs heures alors qu'il couvre les manifestations contre la loi travail à Paris, avant d'être, en octobre 2016, de nouveau placé en garde à vue pour vol de talkie-walkie d'un CRS, alors qu'il couvre l'évacuation de la jungle de Calais. Glanz nie l'avoir volé, mais dit l'avoir seulement ramassé pour le rendre à son propriétaire. Le journaliste est aussi également poursuivi pour injure publique pour avoir posté une photo de policiers, avec la légende suivante : "Ein Reich, ein Volk, ein Führer" ["Un peuple, un pays, un guide", qui n'est autre qu'un le slogan du parti nazi dans les années 1930].
Après une "garde à vue de 33 heures", il découvre qu'il est interdit de séjour dans le Pas-de-Calais et qu'il est également fiché S. S'il est condamné à 500 euros d'amende en juin 2017 pour l'affaire du talkie-walkie, il est relaxé pour les injures envers les forces de l'ordre. "À chaque fois qu'on prend des coups de grenades, de Flash-ball, je publie tout et le nombre de followers sur Taranis triple, ironise Gaspard Glanz auprès de Street Press en 2016. À vouloir nous faire passer pour des militants, la police nous légitime en tant que journaliste."
Taranis News un "cas d'école sur l'hybridation"
Interrogée par L'Express, la docteure en sciences de l'information et de la communication, Virginie Sassoon juge que Taranis News est un "cas d'école sur l'hybridation entre journalisme et militantisme." "Le cas Gaspard Glanz pose à mon sens des questions fondamentales pour comprendre la relation entre journalisme, engagement politique et démocratie. Qu'est-ce que la liberté de la presse ? Est-ce qu'être militant vous disqualifie en tant que journaliste ? Qu'est-ce que l'objectivité ?"
Un ancien journaliste de France 24 répondait peu ou prou à la question, il y a quelques heures, sur Twitter. "J'ai moi-même acheté des images à Gaspard Glanz lorsque j'étais à France 24. Je peux témoigner qu'il effectue un travail difficile sur ce type d'événement que ne font plus les reporters des chaînes d'info, explique ainsi le journaliste Sylvain Attal. Ses opinions politiques ne m'intéressent pas."
"Tête brûlée" pour L'Obs, "journaliste préféré de la génération Nuit Debout" pour Street Press, ou encore "issu de la génération CPE" pour Télérama, Gaspard Glanz a assuré qu'il continuera de couvrir les actes des gilets jaunes, même si désormais la justice le lui interdit.
"Je vais y aller parce que je suis journaliste, et c'est mon travail", a-t-il confié à la sortie de sa garde à vue, qui se serait "mal passée." "J'ai déjà bossé pour tous les médias qui sont ici, et pourtant pour eux [la police], je ne suis pas journaliste. [...] On a atteint un point de non-retour très grave." Le journaliste sera jugé le 18 octobre prochain.
