Cédric O veut coûte que coûte d'un "conseil de l'ordre des journalistes". Le secrétaire d'État au Numérique l'a annoncé mardi à l'agence de presse Reuters, sans détour. "Je considère qu'il doit y avoir un conseil de l'ordre des journalistes, des journalistes entre eux, qui prennent des décisions et qui disent à l'État : 'Vous devez retirer l'agrément de tel ou tel 'canard', mettre des avertissements."

Considérant que des sites tels que RT France, ou Sputnik, venus de Russie, fragilisent la démocratie, Cédric O estime qu'il y a "une obligation de résultat de la société." "C'est aux journalistes de le faire, ce n'est pas à l'Etat de le faire, insiste Cédric O. S'ils ne le font pas, ce sera l'Etat qui le fera, au bout du bout." Même chose pour les sanctions de médias, qui ne devraient pas revenir à l'Etat, selon lui. "Mais à un moment, devant la menace contre la démocratie, on le fera", a-t-il poursuivi. "Ce sera le CSA [Conseil supérieur de l'audiovisuel] ou une autorité indépendante qui va décider ce qu'est une infox ou pas." Et de conclure "On n'en est pas du tout là." Ouf.

Une idée à laquelle Emmanuel Macron était opposé en 2017

Mais très vite, la proposition du secrétaire d'Etat est partagée sur les réseaux sociaux, sur lesquels les journalistes sont nombreux à s'ériger contre une telle idée. Et à s'indigner contre le discours coercitif de Cédric O. Surtout qu'en mai 2017, Emmanuel Macron lui-même, alors candidat à la présidentielle, s'était élevé contre l'idée d'Aymeric Merlaud, conseiller régional (Front national) des Pays de la Loire, de "créer un ordre des journalistes" pour "sanctionner des pratiques mauvaises." "Moi, depuis l'Italie des années 1930, je n'avais pas croisé ça", avait-il cinglé face à Jean-Jacques Bourdin à quelques jours du scrutin [à 14 minutes 40 dans la vidéo ci-dessous.]

Ce n'est pas la première fois que des hommes politiques émettent le voeux d'encadrer la pratique des journalistes. Jean-Luc Mélenchon a proposé, en 2017 via une pétition, la création d'un conseil de déontologie du journalisme, qui serait "un recours pour faire respecter (le) droit à une information objective". Plusieurs mois plus tard la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, a annoncé une mission de réflexion sur cette proposition. Et voilà qu'en mars 2019, l'ancien PDG de l'Agence France-Presse, Emmanuel Hoog, recommande dans un rapport qui lui a été missionné par le ministère de la culture la création d'un tel organisme, qui ne disposerait pas "d'un pouvoir de sanction et émettrait des avis qui pourraient être rendus publics".

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Depuis, la profession est effectivement en train de réfléchir au sujet, explique à L'Express Vincent Lanier, premier secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ). "On est favorable à un conseil de déontologie, qui soit une instance de médiation et non de sanction", détaille-t-il. Ce conseil, actuellement à l'étude, s'intéresserait à l'aspect déontologique, et non pas aux fake news, comme l'imagine de son côté Cédric O. Pour le moment, deux réunions ont été organisées pour réfléchir à ce projet, réunissant le SNJ-CFDT, des associations et des collectifs. Une troisième est organisée en septembre. "Cela prendrait place sous forme associative. On souhaiterait couper l'herbe sous le pied des volontés gouvernementales et du CSA, qui pour nous est problématique, car ce n'est pas une instance indépendante." C'est en effet le président de la République qui nomme le patron du Conseil supérieur de l'audiovisuel, régulateur officiel de la télévision française.

Laurent Joffrin, directeur de la rédaction de Libération, fait partie de ceux qui ne voient pas d''inconvénient à la mise en place d'un conseil de déontologie. "Il faut des réformes allant dans le sens d'une meilleure compréhension de notre travail par l'opinion, expliquait-il à L'Obs en mars dernier. La création d'un conseil de la presse n'effacera pas la défiance comme par magie, mais elle peut y contribuer." Il saluait alors le modèle belge et son Conseil de déontologie lancé 2009, qui ne prend que des mesures a priori symboliques, comme le relate longuement un article de Checknews, de Libération. On y apprend également qu'en Scandinavie, au Chili, en Israël, au Togo ou en Grande-Bretagne, de tels organismes existent aussi.

Le journaliste n'exerce pas une profession libérale

Si le conseil déontologique est une éventualité, le conseil de l'ordre des journalistes revêt peut-être un caractère bien moins souple. Et plus contesté. Car, contrairement aux avocats ou aux médecins, qui sont des professions libérales, "le journaliste est salarié et dépend d'une rédaction", rappelle à l'Express Emmanuel Poupard, secrétaire général du SNJ. Il est donc encadré par son directeur de rédaction, son rédacteur en chef, son titre.

"En tant qu'avocat ou médecin, nous sommes indépendants, détaille auprès de l'Express Christophe Bigot, avocat spécialisé en droit de la presse. Il faut donc des garde-fous, que sont les conseils de l'ordre. Un journaliste, lui, est salarié, et se trouve dans une rédaction qui effectue déjà des contrôles. Et c'est au juge de sanctionner les infractions commises, telles que la diffamation, l'atteinte à la vie privée." Christophe Bigot est toutefois opposé à toute forme d'instance de régulation, conseil de déontologie ou conseil de l'ordre. "La déontologie suppose de déterminer quelles sont les fautes déontologiques, prévient-il. Il n'y a pas un seul code déontologique accepté de toute la profession." Le risque ? Un "contrôle d'opportunité sur l'information", juge l'avocat.

Quant aux journalistes qui sanctionnent des journalistes, est-ce réellement envisageable ? Pas selon l'ancienne membre du CSA, Françoise Laborde jointe par L'Express. "Nous n'avons pas envie de nous donner entre nous des bons points. Le journaliste, quoi qu'encadré, aime fonctionner de façon indépendante. Et puis, donner une telle injonction à s'organiser, ça veut dire quoi ?"

Jointe par L'Express, Bénédicte Wautelet, présidente de la Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels ne souhaite pas commenter l'interview de Cédric O, la CCIJP n'ayant pas de fonction déontologique. "Il me semble toutefois que Cédric O opère une confusion entre déontologie et ligne éditoriale", tacle-t-elle.

"Une volonté de casser les fondamentaux de la liberté de la presse"

Cette prise de parole de Cédric O, et la menace planante d'une action gouvernementale, n'est pas sans rappeler la relation tumultueuse des journalistes avec Emmanuel Macron. On ne compte plus les convocations récentes de journalistes à la DSGI après la publication d'enquêtes dans la presse, ébranlant la loi de 1881 de protection des sources. Sans oublier la tentative de perquisition de Mediapart dans le cadre de l'affaire Benalla, en février dernier.

Sans compter que lors d'une interview donnée au Journal du dimanche, le 15 juin dernier, la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, a carrément annoncé qu'elle envisageait d'ouvrir un débat sur cette même loi supposée garantir la liberté de la presse. "On ne peut modifier un tel texte que d'une main tremblante et après mûre réflexion, indiquait-elle avec prudence. Je comprends bien qu'il pourrait être intéressant de sortir de la loi de 1881, par exemple pour juger en comparution immédiate les auteurs récidivistes d'injures. Le problème ce sont les limites : à partir de quel moment va-t-on considérer qu'un acte relève d'une agression raciste, homophobe, antisémite ?", s'est-elle demandé.

Tout ceci a de quoi inquiéter les spécialistes. Jean-Marie Charon, sociologue des médias ne cache pas sa surprise après la lecture de l'interview de Cédric O. "Quand on entend 'ordre des journalistes', c'est à Vichy que l'on pense, c'est une thématique qui était surtout mise en avant par ce régime, rappelle-t-il. À mon sens, cela devrait marquer la notion d'ordre professionnel au fer rouge." Pour rappel, en Italie, c'est Mussolini qui avait créé un ordre des journalistes, comme le soulignait... Emmanuel Macron face à Jean-Jacques Bourdin. "La symbolique est là !", juge Jean-Marie Charon.

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Doit-on craindre pour l'avenir de la presse à l'ère Macron ? "Il y a une volonté depuis quelques mois de casser les fondamentaux du droit de la presse et c'est extrêmement grave, prévient Christophe Bigot. Il y a une volonté répressive manifeste, une volonté de contrôle de l'expression publique. C'est une vraie question démocratique." Quant à la menace d'une intervention de l'État si les journalistes ne font rien eux-mêmes, elle est, pour Jean-Marie Charon digne d'une "mise en demeure" de la profession.

L'interview de Cédric O pose par ailleurs énormément de questions : qu'est-ce qu'un journaliste, à l'ère du numérique ? Les récents débats à propos de Gaspard Glanz et Taha Bouhafs montre bien que le journalisme est un milieu mouvant, difficile à encadrer. Et par ailleurs, qu'est-ce qu'une fake news ? Alors que le Parlement a également voté une loi anti-fake news très contestée, "les premiers diffuseurs de fausses nouvelles, ce ne sont pas les médias, mais les politiques", ironise Vincent Lanier.