Et si, un jour, les plaques d'immatriculation changeaient au Québec ? Depuis 1978, elles portent la devise de la province : "Je me souviens". Si elles devaient être modifiées, cela ne signifierait pas que les Québécois seraient soudainement devenus amnésiques, mais que leurs souvenirs seraient différents. Différents de ceux de la génération des baby boomers, qui défend, pour la plus grande province du Canada, un concept d'indépendance, fondé sur son histoire et la protection de sa langue.
7 millions de francophones au Québec
"Les jeunes sont relativement à l'aise avec l'identité québécoise, qu'ils ne vivent pas en contradiction avec le fait d'être canadien, souligne ainsi Chantal Hébert, chroniqueuse politique pour le Toronto Star et L'Actualité. Internet et la mondialisation aidant, l'anglais n'est plus vécu comme la langue des "oppresseurs", mais comme celle du succès international, à l'image d'une Céline Dion ou d'un Denis Villeneuve." Enfin, fait nouveau, ce serait plutôt, selon la journaliste, le reste du pays qui aurait du mal à concevoir qu'une société de plus en plus diversifiée, avec une économie dynamique, puisse fonctionner dans une autre langue que l'anglais !
Selon un sondage de 2020, 71 % des francophones estiment que la situation du français dans la province s'est dégradée au cours de la dernière décennie. Au point que le gouvernement provincial a déposé, le 13 mai dernier, un projet de loi visant à en renforcer la présence. Sur une population totale de 8,5 millions de Québécois, les francophones sont environ 7 millions, isolés dans un océan de 360 millions d'anglophones, au Canada et aux Etats-Unis. Toutefois, si, en 2018, François Legault, l'actuel Premier ministre du Québec, a fait une campagne aux accents "nationalistes", il se garde de parler d'indépendance. "Après deux référendums perdus, en 1980 puis en 1995, personne ne veut aujourd'hui relancer le débat, assure Jean-Marc Léger, président de l'institut de sondage Léger. Mais la question est toujours sous-jacente, puisque 38 % de la population québécoise et 42 % des francophones soutiennent encore la souveraineté."
L'entrepreneuriat chevillé au corps
Reste que "les jeunes ont complètement décroché de cette mouvance", ajoute-t-il. D'ailleurs, "la souveraineté n'est pas la réponse à leurs préoccupations", complète Chantal Hébert. Or les générations X, Y et Z sont désormais majoritaires dans la province. Comme dans les autres pays industrialisés, elles sont sensibles à l'environnement. Issus de l'immigration (première ou deuxième génération) pour environ 22 % dans la province et un tiers dans le Grand Montréal, les jeunes ont, vis-à-vis des minorités visibles, mais aussi des autres (LGBTQ+...), l'inclusivité comme cri de ralliement. Et l'entrepreneuriat chevillé au corps.
Le taux d'intention de créer une entreprise, toutes générations confondues, est passé de 7 à 21 % au Québec ces dix dernières années. Chez les 18-25 ans, il dépasse aujourd'hui 40 %, rapporte Jean-Marc Léger dans Le Code Québec, réédité cette année*. Enfin, souvent bilingues, les jeunes ont une vision qui va au-delà de la province et même du pays...
Autant dire que la société québécoise change, comme dans les années 1960, lors de la Révolution tranquille, une période de réformes économiques, politiques, sociales et culturelles visant à moderniser la province, avec notamment la fin de la mainmise de l'Eglise catholique sur l'éducation et la famille. Mais certaines caractéristiques restent ou découlent de cette révolution. Ainsi, la religion ayant été reléguée dans la sphère personnelle, pas question, contrairement à ce qui est possible dans le reste du pays, d'afficher ses croyances : selon la Loi 21, adoptée en juin 2019, les signes religieux sont interdits aux fonctionnaires en position d'autorité (policiers, juges, enseignants...) En cela, les Québécois francophones se rapprochent des Français, puisqu'ils s'étaient déclarés, peu avant l'adoption de la loi, favorables à 74 % à cette interdiction, tandis que seulement 43 % des Québécois parlant une autre langue la soutenaient. Pour autant, "ce ne sont pas des Français qui vivent en Amérique, mais des Nord-Américains qui parlent français", résume Jean-Marc Léger. Depuis longtemps, les Québécois ont en effet adopté le mode de vie "à l'américaine" et d'ailleurs, selon les études menées par les auteurs du Code Québec, 71 % de leurs habitudes sont identiques à celles des autres Canadiens.
Des gens heureux
Mais il n'en reste pas moins que 29 % sont différentes. Avec d'abord la volonté de profiter de la vie et de l'instant présent. "Les Québécois sont, à l'inverse des Français, des gens heureux, affirme ainsi Jean-Marc Léger. C'est cette disposition qui fait que les parents de la province s'intéressent d'abord au bien-être de leurs enfants, tandis que ceux des provinces anglophones s'inquiètent surtout de leur avenir." Pas étonnant non plus qu'ils apprécient la bonne chère et le rire, au point d'avoir une École nationale de l'humour (lire p. 34). Autre différence, du fait de leur isolement passé et présent , les Québécois, selon les données du Code Québec misent, encore plus que les Canadiens en général, sur le consensus, illustré par l'expression populaire : "Pas de chicane dans ma cabane".
Enfin, autre élément majeur qui perdure et n'a fait que se renforcer au fil des années et de l'afflux de nouveaux arrivants, la créativité. Le Cirque du Soleil n'a-t-il pas revisité l'art circassien, avec un succès mondial ? La société CoucheTard n'a-t-elle pas réinventé l'épicerie, et même proposé, sans succès, de racheter Carrefour au début de cette année ? Les Québécois n'excellent-ils pas, grâce à un vivier multiculturel, dans la tech et l'intelligence artificielle ? "Le Québec est un laboratoire social et culturel depuis cinquante ans, qui oblige à la créativité, et celle-ci va se poursuivre, en français et en anglais, conclut Yvan Lamonde, professeur émérite d'histoire et de littérature québécoise à l'Université McGill. Je ne crois pas à un repli sur soi de la part d'une partie de la population." :
*"Le Code Québec Les sept différences qui font de nous un peuple unique au monde", Jean-Marc Léger, Jacques Nantel, Pierre Duhamel, Les Editions de l'Homme, 2021 (disponible à la Librairie du Québec, www.librairieduquebec.fr).
