Son projet n'est pas bonapartiste. Certes non... Du putschiste pusillanime du 18 Brumaire au mémorialiste mystificateur de Sainte-Hélène, ni Bonaparte ni Napoléon ne conviennent à Lionel Jospin. Sévère avec le Premier consul et impitoyable avec l'Empereur, il mitraille tous les avatars du Corse, en une démonstration d'historien scrupuleux, humble dans sa didactique et clair dans son style. Monocolore, le réquisitoire est efficace pour démontrer les erreurs, les incohérences et les mensonges de la géopolitique de Napoléon : "Il n'est pas un libérateur, mais un conquérant", résume l'auteur.

Le "populisme, ce bonapartisme sans Bonaparte"

En revanche, il y a de l'injustice à oublier combien la funeste expédition d'Egypte a enrichi la science, de l'omission à ne pas estimer à sa valeur la métamorphose administrative de la France et, surtout, de l'erreur à négliger combien les Français, peuple politique, ont besoin d'irrationnel, de gloire, de légendes. Ce lyrisme, qui manque tant à la gauche contemporaine, porte à coup sûr le risque de la manipulation démagogique, mais il permet aussi les épopées et n'est autre que le sang bouillant de la France depuis mille cinq cents ans. Sous Napoléon, Rome était le chef-lieu des Bouches-du-Tibre...

Et, en 2002, le "raisonnable" Jospin n'a pas su séduire un électorat populaire qui s'est donné cinq ans plus tard au "bonapartiste" Sarkozy... Mais le procès de Napoléon a, pour Lionel Jospin, un autre but. "La fortune du bonapartisme se nourrit toujours de la faiblesse de la République", écrit-il avec justesse. Comment consolider le régime républicain pour détourner le peuple de la tentation du césarisme ? La gangrène actuelle des affaires et l'incurie des gouvernements profitent au "populisme, ce bonapartisme sans Bonaparte" - mais qui pourrait, hélas, en fabriquer un.