Faut-il vraiment croire au hasard du calendrier ? Dix-huit ans ont passé depuis un funeste premier tour de l'élection présidentielle qui vit Lionel Jospin éliminé du premier tour à 200 000 voix près pendant que Jean-Pierre Chevènement obtenait 5,3% des voix et quelque 1,5 million des suffrages. Depuis ce temps-là, il incarne aux yeux de certains la figure du salaud - tandis que Christiane Taubira, autre candidate ayant obtenu 600 000 voix, est devenue une héroïne.

En ce mois de septembre 2020, Lionel Jospin et Jean-Pierre Chevènement se retrouvent côte à côte en librairie. "La marque de fabrique, cela ne change pas chez un homme", avait dit un 14 juillet à la télévision François Mitterrand. Comme souvent l'ancien Premier ministre semble plus enclin parler à la gauche qu'à la France, à partir d'un postulat qu'il n'entend pas voir contesté : "on peut douter" que le résultat de 2002 ait été "la juste sanction d'années d'échec". Le voilà salué par Jean-Luc Mélenchon (celui-ci serait bien ingrat s'il ne le faisait pas tant l'ex-trotskyste semble tomber du côté du leader de la France insoumise) et Cécile Duflot, comme aux grandes heures de la gauche plurielle. 2002 ? Dans Un temps troublé (Seuil), une phrase une seule : "la victoire aurait été possible", mais "en se présentant, Jean-Pierre Chevènement et Christiane Taubira en ont décidé autrement".

Chevènement: "Je n'ai jamais pu avoir une explication avec Jospin"

Jean-Pierre Chevènement n'est pas, n'est plus à une provocation près : voilà qu'il va chercher chez Saint Matthieu le titre de ses Mémoires, Qui veut risquer sa vie la sauvera (Robert Laffont). Voilà qu'à l'Elysée, autour d'Emmanuel Macron qui aime à le citer, on cherche "un Chevènement moderne". Et l'intéressé semble plus enclin à parler de la République que de la gauche. La mode Jospin et la mode Chevènement ne défileront pas ensemble.

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En février 2018, Emmanuel Macron invite Lionel Jospin en Corse, à une cérémonie d'hommage au préfet Erignac assassiné vingt ans plus tôt. Celui-ci décline la proposition : la présence de Chevènement apparemment le dissuade. "Je n'ai jamais pu avoir une explication de vive voix avec Lionel Jospin", écrit l'ancien ministre de l'Intérieur dans son livre. Qui se montre plus prolixe à donner son éclairage sur cet épisode. "Si Lionel Jospin avait voulu m'empêcher d'être candidat, il aurait eu un moyen très simple d'y parvenir : c'était de me garder au gouvernement comme ministre de l'Intérieur, de ne pas franchir la ligne rouge que j'avais tracée sur un sujet qui, à ses yeux, aurait dû n'avoir aucune importance" (l'octroi d'un pouvoir législatif à la Corse). Il note que la "curée" dont il a été l'objet n'a servi qu'à "la déculpabilisation du PS". Ce sont bien, ajoute-t-il, "deux lignes politiques" qui se sont affrontées plus que deux personnalités. La suite de l'histoire semble le confirmer.