Dans un essai remarqué paru l'an dernier, Mark Lilla fustigeait l'obsession de la gauche américaine pour les minorités*, s'attirant les éloges de la droite conservatrice, vent debout contre le multiculturalisme. Il est probable que le dernier ouvrage de cet historien des idées francophile, professeur à la Columbia University, ne vaille pas à son auteur les mêmes honneurs. Dans L'Esprit de réaction (éd. Desclée de Brouwer), Mark Lilla exhume les rhizomes de la pensée réactionnaire. Pour mieux dénoncer les impasses d'une idéologie dont les populismes montrent assez qu'elle est revenue au goût du jour.

L'Express : On vous disait "le plus conservateur des libéraux". Vous voilà maintenant reparti à gauche de l'échiquier idéologique. Vous aimez semer votre lecteur, Mark Lilla ?

Mark Lilla : Non, je reste un démocrate libéral, au sens américain - vous diriez social-démocrate en Europe. Je défends le républicanisme et la tradition des Lumières. Mes deux derniers livres sont plutôt le reflet de l'atmosphère malsaine qui règne aujourd'hui en Occident avec, d'un côté, une gauche sans soubassement intellectuel, et, de l'autre, des réactionnaires qui sortent de l'ombre. J'ai l'impression que nous devons nous rappeler les vertus de la démocratie libérale, pas dans le sens du libre marché, mais dans celui de l'autonomie gouvernementale, de la solidarité civique et de la modération. Le présent a besoin d'amis : à gauche, on recommence à rêver aux utopies d'hier - socialisme, tiers-mondisme ; à droite, on loue les vertus du passé et des mondes imaginaires. La politique des gestes est devenue plus importante que la réflexion.

A cause des réseaux sociaux?

Pas seulement. Depuis 1989, les idées de base permettant de comprendre l'époque font défaut. Nous sommes dans une situation que ni la gauche, ni la droite traditionnelle n'avaient prévue. Personne ne comprend plus comment fonctionnent le marché international, surtout la finance, ni comment les contrôler démocratiquement dans les Etats souverains. Face à cette absence de lisibilité et cette peur de ne pas pouvoir maîtriser leurs destins, beaucoup de gens préfèrent rêver du passé. Les individus ont besoin de savoir où ils en sont et où ça mène. Hélas, l'histoire est imprévisible, et c'est bien pour cela que les idées réactionnaires et révolutionnaires ont droit de cité.

Une plongée érudite dans la psyché du réactionnaire.

Une plongée érudite dans la psyché du réactionnaire.

© / DESCLÉE DE BROUWER

Ce principe d'incertitude n'a-t-il pas été accentué, tout de même, par la modernité ?

Ce n'est pas la modernité mais la nature humaine qui veut que chaque individu se sent dans un monde stable, dans lequel tout s'explique. Lors de périodes de grand changement, l'homme a toujours cherché le réconfort, soit dans l'idée de providence divine, soit dans l'idée moderne qu'on peut refaire l'histoire ou la société , ce qui n'est pas le cas. La seule voie rationnelle est de procéder de façon pragmatique, en effectuant des changements modestes et progressifs, puis en en tirant les enseignements. Mais comme disait Raymond Aron, si l'homme est un être raisonnable, les hommes ne le sont pas.

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"On devine qu'une idéologie est arrivée à maturité quand chaque événement présent ou passé, semble la confirmer", écrivez-vous dans un chapitre consacré à Eric Zemmour. Vous paraît-il l'incarnation parfaite de l'esprit de réaction ?

Oui, surtout le Zemmour du Suicide français (Albin Michel), dans lequel il fait une liste interminable de toutes les catastrophes censées s'être abattues sur la société depuis la Seconde Guerre mondiale : contrôle des naissances, divorce par consentement mutuel, interdiction de fumer dans les restaurants, marché commun, création de l'euro, lois antiracistes, etc. Pour moi, le réactionnaire est avant tout un personnage, un caractère - comme, d'ailleurs, son frère ennemi le révolutionnaire. Tous les deux illustrent l'effet psychologique que produisent sur les individus les idées politiques, un effet que quelques grands écrivains modernes, comme Dostoïevski et Conrad, ont bien compris. Zemmour, de même que l'écrivain Renaud Camus, l'auteur du concept de "grand remplacement," incarne une figure classique en politique : celle de l'idéologue qui pense avoir trouvé la clef pour comprendre le moment de rupture historique permettant d'expliquer le déclin : les Lumières, Mai 68... Le réactionnaire partage avec le révolutionnaire cette recherche du point de bascule historique.

La nostalgie politique suffit-elle pour établir un vrai programme ?

Le réactionnaire, mécontent du présent, a deux options : soit il choisit le retour en arrière, pour rétablir les structures sociales anciennes - mythifiées ; soit il enjambe le présent pour fonder une société nouvelle, inspirée du passé, mais plus autoritaire, plus agressive, tout en utilisant les outils modernes. Charles Maurras avait opté pour la première stratégie ; les fascistes, eux, ont préféré la seconde, en prônant un futur inspiré par des fondements éthiques et culturels enracinés dans le passé, mais sous une forme moderne ou même hypermoderne reposant sur l'industrie, la science, la technologie. Le réactionnaire du premier type ressemble à Ulysse : il veut tout simplement retourner à Ithaque, son pays natal. Le second type ressemble plutôt à Enée, dont le pays natal a été complètement détruit par les Grecs. La voie vers l'ancienne Troie étant bloquée, Enée a dû s'implanter en Italie pour établir une nouvelle cité, qui devait être beaucoup plus puissante et redoutable que l'originale.

En quel sens le réactionnaire est-il le frère rebelle du conservateur?

Dans mon livre, je mets l'accent sur deux axes idéologiques fondamentaux : d'un côté, les libéraux opposés aux conservateurs ; de l'autre, les révolutionnaires face aux réactionnaires. Chez les premiers, la querelle est d'esprit anthropologique, elle concerne la nature de l'homme, de la société, et du rapport entre les deux. Les conservateurs partent de la société pour penser les individus, qu'ils estiment façonnés par les institutions et la transmission culturelle. Les libéraux partent des individus et de leurs droits naturels, et considèrent la société et l'Etat comme, pour ainsi dire, les domestiques des premiers.

La querelle entre les réactionnaires et les révolutionnaires porte, elle, sur la vision de l'histoire : est-elle progressive ou régressive ? A-t-elle connu une brèche, un moment apocalyptique dans le passé ? Où se situe la brèche glorieuse à venir ? Ces deux traditions de la philosophie politique moderne dialoguent très peu entre elles. C'est ce qui explique qu'on ait, par exemple, deux types d'écologie aujourd'hui : l'une, conservatrice - nous devons protéger et transmettre le legs de la nature ; l'autre, réactionnaire - c'est l'homme lui-même qu'il faut changer parce qu'il a emprunté un chemin néfaste et crée désormais des Frankenstein. Notez bien que l'écologie réactionnaire est plus présente à gauche qu'à droite.

L'universitaire américain consacre son dernier essai à "l'esprit de réaction", en pleine forme par ces temps de fièvre populiste.

L'universitaire américain consacre son dernier essai à "l'esprit de réaction", en pleine forme par ces temps de fièvre populiste.

© / M. LILLA

Quel fil tirez-vous entre les penseurs, dont vous faites le portrait dans votre livre, Franz Rosenzweig, Eric Voegelin et Leo Strauss?

Ces philosophes ne sont pas en eux-mêmes des réactionnaires, mais le récit qu'ils ont élaboré sur l'histoire - en mettant l'accent sur un tournant fatidique - a pu nourrir l'esprit réactionnaire. Rosenzweig, par exemple, situe la bascule au XIXe siècle, quand le judaïsme européen a essayé de se reformer pour s'adapter à la société moderne. Sa réponse n'était pas de restaurer le judaïsme antique, mais de le refonder en sortant complètement de l'histoire pour vivre dans une dimension intemporelle. Leo Strauss, lui, a construit une histoire où l'arrivée de la modernité, avec Nicolas Machiavel ou Thomas Hobbes, a fait oublier les questions naturelles de la science du politique. Mais, contrairement à son ami Franz Rosenzweig, il proposait une restauration, celle d'une tradition antique de la philosophie.

Et Voegelin ?

C'est chez lui qu'on observe la dialectique de l'imaginaire réactionnaire plus clairement. Comme beaucoup de témoins des désastres du XXe siècle, Voegelin était convaincu qu'à un certain moment, l'humanité est sortie des rails. Mais il a passé sa vie à rechercher sincèrement cette rupture, comme un explorateur dans la jungle ! Tous les dix ans, il annonçait l'avoir trouvée, puis admettait qu'il s'était trompé. Lire Voegelin est assez hallucinant.

L'esprit réactionnaire n'est-il pas aussi le reflet d'une forme de déception vis-à-vis de la liberté, individuelle et politique, dont la modernité prouve qu'elle n'est pas une garantie de bonheur ?

J'essaie d'éviter le terme "modernité", parce que, pour la plupart des gens, cela implique une distinction nette entre des époques bien précises, cohérentes et opposées. Je crois en deux choses : à la récurrence des problèmes humains fondamentaux et à l'imprévisibilité de l'histoire. Par exemple, la critique du XIXe siècle contre les Lumières n'était qu'un écho des critiques portées bien avant contre les philosophes grecs par le républicain romain Caton l'Ancien et le premier Père de l'Eglise Tertullien. La dialectique entre le désir d'être libre et celui de trouver une place dans le monde est, elle aussi, très ancienne.

Qui forme l'avant-garde militante de la famille réactionnaire, aujourd'hui ?

Pour l'instant, ce sont surtout des groupuscules d'extrême droite qui hantent l'Internet. C'est un vrai fritto misto : des païens antichrétiens dans le style d'Alain de Benoist, des prétendus royalistes catholiques qui veulent préserver l'héritage de Maurras, des néonazis, des racistes et antisémites de bas de gamme, et d'autres. La nouveauté est leur découverte du pouvoir de l'Internet pour répandre leurs récits apocalyptiques de l'histoire. Rappelez-vous que le réactionnaire n'est pas celui qui défend son opinion en se limitant à l'actualité, c'est celui qui fait appel aux contes de fées historiques expliquant tout. On trouve partout dans la fachosphère aujourd'hui de longs manifestes qui remontent à Adam pour expliquer la crise actuelle. C'est frappant de voir combien de terroristes de droite - Anders Breivik, en Norvège ; Brenton Tarrant, en Nouvelle-Zélande ; Patrick Crusius, au Texas récemment - se sentaient obligés de publier ce genre de libelles avant de passer à l'acte. Sans leurs mythes de l'histoire, ils sont désarmés.

Qui était Oswald Spengler, leur maître à penser ?

Spengler était un écrivain allemand, dont l'essai en deux volumes (1918 et 1922), Le Déclin de l'Occident, écrit pendant la Première Guerre mondiale, fit énormément de bruit au siècle dernier. Spengler était pessimiste, mais il a inspiré, et continue à le faire, des épigones qui veulent agir, soit en retournant à notre passé glorieux, soit en se précipitant vers un avenir lumineux inspiré par le passé. Ce qu'ils refusent d'accepter est la nécessité de vivre dans le présent. Pour eux, les absents ont toujours raison.

* La Gauche identitaire. L'Amérique en miettes, par Mark Lilla, trad. de l'anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, Stock, 2018.