Plusieurs récents essais à succès dressent un réquisitoire contre la pensée progressiste, résumée dans la formule "libéralisme sociétal ou culturel". Aveuglant les élites, elle serait à l'origine du gouffre creusé entre les classes dirigeantes mondialisées et le reste des Français. Pour en débattre, L'Express a sollicité un intellectuel incarnant cet esprit social-démocrate dans le viseur : Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, et auteur en 2016 de l'essai Piège d'identité. Réflexions (inquiètes) sur la gauche, la droite et la démocratie chez Fayard.
L'Express : Que pensez-vous de la thèse selon laquelle le populisme serait d'abord une réaction au libéralisme culturel ?
Gilles Finchelstein : Dans ce qu'on entend par libéralisme culturel, il faut distinguer le libéralisme de l'individu du libéralisme régalien. Le premier renvoie à l'égalité des droits, pour les minorités, les femmes, ou à l'assouplissement des règles familiales. Ce libéralisme-là, la gauche peut et doit parfaitement l'assumer. Il n'est en rien antinomique avec une politique sociale. Et, par ailleurs, une majorité de l'opinion le soutient, y compris dans les milieux populaires. S'agissant du libéralisme régalien, qui recoupe les thématiques de l'immigration, de la religion ou de la sécurité, l'idée que la gauche - notamment - aurait succombé au libéralisme, au sens de l'ouverture tous azimuts des frontières, est un mythe absolu. Voilà au moins vingt ans - depuis Lionel Jospin - que les conditions d'accueil sont strictes et que l'idée d'une reconduite à la frontière lorsque les critères d'accueil ne sont pas remplis est acceptée. Ces grands principes d'une politique migratoire devraient faire l'objet d'un large consensus entre les partis de gouvernement. Reconnaissons que nous en sommes bien loin...
La gauche n'a-t-elle pas minoré, néanmoins, la dimension religieuse de l'immigration musulmane ?
C'est probable. Nous nous reposions sur une vision mythifiée du modèle républicain - les citoyens ont les mêmes droits et les mêmes devoirs, ils forment une nation -, dont on considérait, précisément, qu'il était à l'opposé d'un modèle britannique plus libéral, fondé sur le multiculturalisme. Ce faisant, nous n'avons pas voulu voir que ce modèle républicain vivait mal dans la réalité du quotidien des Français. La réaction à l'immigration, ce qu'on peut appeler l'insécurité culturelle, est l'une des composantes de la montée du populisme dans les démocraties occidentales, avec les inégalités et la contestation des élites.
Pour le journaliste britannique David Goodhart*, la contestation des régimes libéraux s'explique par un clivage socioculturel entre les gens "de partout" et ceux "de quelque part", qui supplanterait la partition droite/gauche. Les premiers appartiendraient à l'élite mondialisée et éduquée, les autres au peuple ancré dans un territoire, attaché aux valeurs traditionnelles et malmené par la mondialisation. Bien vu, selon vous ?
La formule est très stimulante et correspond indéniablement à une réalité sociologique, géographique, idéologique et électorale. Mais cette réalité n'est que partielle, pour au moins deux raisons : les "Quelque-Part" et les "Partout" ne regroupent pas tous les citoyens. Il existe une importante catégorie intermédiaire, celle des "Entre-Deux", qui se rapprochent d'un groupe ou d'un autre selon les thématiques. David Goodhart les évalue à 25 % des habitants de la Grande-Bretagne, c'est sans doute bien davantage en France. Je suis convaincu que nous sommes plus que jamais dans ce que j'appelle la démocratie à l'état gazeux, dont l'une des propriétés est de ne plus pouvoir se comprendre à partir d'un seul clivage. Il y en a une multitude qui se combinent, dont chacun est une partie seulement de la réalité.
Lesquels ?
Sur les questions sociales, le clivage gauche/droite reste pertinent : la réduction des inégalités est un marqueur différenciant la gauche de la droite du point de vue des opinions publiques. Sur les questions européennes ou du rapport à la mondialisation, l'opposition ouvert/fermé est en revanche plus opératoire. Sur celle du rapport à l'avenir, le clivage optimiste/pessimiste, mis en lumière par Daniel Cohen, Yann Algan, Martial Foucault et Elizabeth Beasley dans leur essai sur Les Origines du populisme (Seuil), a également une force que l'on ne soupçonnait pas - les populistes de droite sont les plus pessimistes. Pour aller jusqu'au bout du raisonnement, on peut même ajouter la démarcation démocrate/antidémocrate, qui peut devenir décisive. En revanche, le clivage nationaliste/progressiste, mis en avant par Emmanuel Macron, n'est compris que par 25 % des Français, selon nos études.
Vous évoquiez tout à l'heure l'insécurité culturelle. Qu'entendez-vous par là, plus précisément ?
L'expression renvoie au sentiment de ne plus savoir se repérer dans son environnement quotidien ; elle concerne le rapport à l'altérité. Mais selon la définition que vous lui donnez, son périmètre n'est pas le même. Les électeurs de Marine Le Pen et de Mélenchon ont pour trait commun - avec une intensité différente - un rejet de la mondialisation et de l'UE. En revanche, ils n'ont pas la même perception de l'immigration. Sur ce point aussi, la thèse de David Goodhart trouve sa limite : il n'y a pas d'unité chez les Quelque-Part en matière de politique migratoire. Quand vous analysez ces deux électorats, ils sont même diamétralement opposés, en dépit du flottement dans le discours de leurs responsables politiques.
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Ne sous-estime-t-on pas, dans ce grand malaise social, les effets propres à la mondialisation et à la révolution technologique ?
Nous sommes les contemporains d'une série de ruptures peut-être sans précédent, en effet, et donc confrontés à des changements d'une ampleur et d'une rapidité telles que peu de générations en ont connu de semblables. L'une des conséquences est de modifier notre rapport au temps et cette dictature de l'urgence affecte d'abord les plus pauvres. Le problème est que nous ne sommes qu'au début de la mutation numérique, et plus loin encore du nouveau modèle à trouver pour lutter contre le changement climatique. Au lieu de tenir à distance ce changement, la question est plutôt de savoir comment faire pour que ces évolutions inéluctables ne fracturent pas davantage les sociétés.
Le terme "progressiste", longtemps marqué à gauche, est aujourd'hui l'enjeu d'une joute politique entre la droite dure, qui le moque, Les Républicains, qui veulent le réinventer, et les Macroniens, qui le revendiquent.
Le mot est largement invalidé dans la dimension presque messianique qu'il avait à la fin du XIXe : la marche linéaire et imparable du progrès. Il est aussi contesté dans sa dimension historique, au vu des atrocités du XXe siècle. En revanche, le progressisme comme croyance dans la raison et dans l'amélioration des situations morales et matérielles demeure une ambition pour la gauche. Je note que de plus en plus de mots font l'objet de batailles partisanes, le même terme étant brandi avec des intentions différentes par des camps distincts : la laïcité, la république, le souverainisme. Cela reflète l'état gazeux de la démocratie dont je parlais, dans lequel le brouillage idéologique est de mise et qui rend la situation très confuse pour les citoyens.
* Les Deux Clans. Les Arènes, 2019, 400 pages, 20,90 euros.
