Mariage à deux, mariage heureux ? Les dernières statistiques quant au ratio mariage/divorce n'apportent pas de réponse à la question, mais Émilie Van Branteghem, responsable de l'agence d'organisation de mariages Be Loved, voit le nombre de mariages intimistes augmenter. "Je ne sais pas si c'est un désir nouveau, mais les futurs mariés sont de plus en plus nombreux à oser faire un pied de nez aux traditions", constate celle qui a fait de l'elopement l'une de ses spécialités.

En anglais, ce terme fait référence à la fugue amoureuse et, plus spécifiquement, au mariage réalisé dans le secret, sans témoin de l'entourage du couple. Un scénario à la Roméo et Juliette, le dénouement tragique en moins. "C'est une tendance encore timide en France, mais qui prend de l'ampleur, relève Émilie Van Branteghem. C'est romantique et ça permet d'échapper à la norme sociale et à la pression familiale."

Choisir le mariage qui nous ressemble

Lucile et Fabio, tous les deux âgés de 31 ans, ont choisi de se marier à Cadix, en Espagne, en septembre 2018. "Nous avons été d'accord tout de suite pour ne pas nous marier de manière conventionnelle comme l'avaient fait nos parents et certains de nos amis avant nous. Le monticule de traditions à respecter m'agaçait. Et Fabio, de nature réservée, n'avait pas envie d'être l'objet de toutes les attentions durant une journée. Fêter son anniversaire était déjà une source de stress", confie Lucile.

En général, à son mariage, le couple doit jongler entre le rôle de "star du jour" et d'organisateur. Une pression qui entache parfois la joie de se dire oui. "Choisir une union intime, c'est s'épargner de l'anxiété, confirme Martine Segalen, ethnologue et professeur émérite à l'université de Paris-Nanterre. Mais c'est aussi choisir de l'éloigner d'une atmosphère festive et de rites fédérateurs."

Le romantisme d'un mariage à deux l'a emporté pour Fabio et Lucile, au risque de froisser leurs proches. "Ces traditions héritées pour la majorité de la religion ne correspondent pas à nos convictions. Mon père se voyait déjà me donner le bras jusqu'à l'autel de l'église et mes amies me lançaient régulièrement des perches pour savoir laquelle d'entre elles seraient mon témoin. J'angoissais, Fabio aussi." Durant un an, les préparatifs du mariage restent au point mort. "Nous esquivions les questions en expliquant à notre entourage que nous n'avions pas encore l'argent pour débuter la préparation."

"Le plaisir de transgresser la tradition"

En février 2018, Lucile et Fabio réservent leurs vacances d'été à Cadix, ville d'origine du jeune homme. "On va faire notre voyage de noces, mais sans le mariage", plaisante Fabio au moment de réserver l'hôtel. L'idée de se marier sur place germe dans l'esprit du couple. "Le choix d'un mariage qui nous faisait vibrer l'a emporté sur la peur de vexer notre entourage. J'étais surexcitée, se souvient Lucile. Dès le lendemain, j'ai contacté notre commune pour obtenir un formulaire avant de contacter le consulat de France à Cadix. Nous avons fixé la date pendant nos vacances et des témoins pouvaient être 'exceptionnellement fournis sur place'."

Le jour J, Lucile était vêtue d'une robe écrue achetée chez Claudie Pierlot et Fabio d'un jean et une chemise. "Nous nous sommes levés et préparés, ivres de bonheur. J'avais l'impression d'être une adolescente qui fait une bêtise dans le dos de ses parents. Quel plaisir de transgresser la tradition ! Le mariage civil, bien que rapide, était chargé d'émotion. Sans les regards de nos proches, les flashs des appareils photos et les smartphones dégainés en continu, nous pouvions être vraiment nous-mêmes, nous dire que nous nous aimions sans retenue."

Après l'échange des voeux, mené par un consul et sous le regard de deux fonctionnaires du consulat, le couple se rend sur une plage, à l'abri des regards. "Nous avions chacun écrit une déclaration. C'était comme une cérémonie laïque mais présidée par nous deux. L'émotion étant intense", détaille Lucile. Le seul regret du couple est de ne pas avoir engagé de photographe pour immortaliser ce moment. "Ça aurait pu être un moyen détourné de partager notre union avec nos proches. Nous avons quelques selfies et une photo prise par des touristes à notre sortie de la mairie... mal cadrée."

"Je n'avais plus rien à prouver"

Jacques, 56 ans, s'est lui aussi marié dans le secret il y a près de dix ans. "C'était mon deuxième mariage, explique-t-il. Mes premières noces avaient été très conventionnelles. Nous nous étions laissés porter par nos familles." Après 25 ans de mariage et deux enfants, Jacques divorce et rencontre Laure, alors âgée de 43 ans, elle aussi divorcée.

"Le mariage religieux nous était interdit. Nous avons donc opté pour une cérémonie laïque en plus du mariage civil. Deux membres du conseil municipal ont joué le rôle de témoins. À l'époque de ma première union, je considérais le mariage comme une preuve d'amour pour ma compagne, mais également aux yeux de mon entourage. Dans mon inconscient, plus la noce était belle, plus l'amour était fort", souligne Jacques. Une journée placée sous le signe de la compétition. "On se scrute les uns et les autres, on juge, on se dit que son mariage était ou sera mieux. Cette mise en scène de soi est jugée comme un spectacle de claquettes", affirme le quinquagénaire.

Pour Martine Sagalen, la cérémonie de mariage est une manière d'instituer le couple. "On officialise à l'égard des amis et de la famille. À un âge plus avancé, encore plus lorsqu'il s'agit d'un second mariage, on prend ses distances avec ce modèle pour se replier sur son couple."

La question des invités est rapidement évacuée par Jacques et sa compagne. "Mes parents sont décédés, Laure était en mauvais termes avec les siens. Je n'avais plus rien à prouver à personne. Nous avons choisi d'organiser une fête plus tard avec nos amis, mais de passer cette journée à deux, sans même inviter nos enfants respectifs. L'amour est un sentiment égoïste et lorsqu'il est si fort, c'est, de fait, excluant pour l'entourage."

Jacques préfère même garder les détails de son mariage pour lui. "Si je n'ai pas voulu le partager avec mes proches, ce n'est pas pour le raconter par le menu ensuite. Cet instant n'appartient qu'à nous, c'est ce qui le rend encore plus précieux."

Entre colère des proches et déception

À leur retour de Cadix, Fabio et Lucile ont organisé un apéro avec leurs familles et leurs proches pour trinquer à leur mariage secret. "Les parents de Fabio l'ont très bien pris. Ma mère a fondu en larmes et mon père n'a pas cherché à masquer sa déception. Ils m'ont dit que je leur avais volé l'un de leur rêve de parents, celui de marier leur fille. Au lieu de ressentir de la culpabilité, j'ai été soulagée de constater que j'avais fait le bon choix. Je n'avais pas envie de partager cette journée avec qui que ce soit d'autre que Fabio. Aujourd'hui, le sujet est encore tabou. Les larmes ne sont jamais loin lorsqu'on évoque le souvenir de ce mariage secret." Certains de leurs amis aussi ont mal pris la nouvelle. "Nous n'avons pas été invités à certains mariages, par vengeance."

Jacques a dû faire face à la colère de ses deux ados. "Je leur ai annoncé la nouvelle à table, un dimanche. Capucine, alors âgée de 15 ans, m'a accusé de vouloir les effacer de ma vie, de vouloir prendre un nouveau départ sans elle et sa soeur. Elle a mis du temps avant de comprendre mon point de vue. Aujourd'hui, ça va mieux, même si elle me menace régulièrement de ne pas m'inviter lorsqu'elle se mariera." Sa compagne Laure a eu quelques regrets. "J'ai eu beaucoup de mal à retrouver la confiance de mes belles-filles. Je portais dans leur esprit la responsabilité de cette union secrète. Elles n'arrivaient pas à envisager que leur père ait pu décider de les évincer d'un moment aussi important."

Malgré la colère et la déception de leurs proches, les deux couples ne regrettent pas leur fugue amoureuse qui leur a offert la permission d'êtres eux-mêmes.