Que représente ce prix pour vous ?
Sandrine Collette : C'est avant tout l'aboutissement d'un pari. Quitter le monde du polar (même si ce roman est très sombre) pour celui de la littérature. Comme tous les paris, c'était risqué, et je l'ai fait parce que j'avais avec moi une équipe incroyable aux éditions JC Lattès. En fait, c'est un immense soulagement, comme si j'avais retenu ma respiration jusque-là. Ensuite, c'est de la joie. Ce mot un peu simple ne doit pas cacher ce qu'il y a de profondément émotionnel et sincère en lui. Et enfin, cela a de l'importance que ce prix soit un prix décerné par des femmes. Enfant, je rêvais d'être un garçon. Ça a été un lent apprentissage, un long apprivoisement de me dire que c'était beaucoup mieux d'être une femme, de me rendre compte en grandissant que mes amitiés les plus vraies étaient celles des femmes. Le prix de la Closerie des Lilas a aussi cette une résonance particulière pour moi : j'ai l'impression d'être reconnue par mes pairs.
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Le sujet de ce roman est très singulier. Comment l'idée s'est-elle imposée dans votre esprit ?
Comme souvent, par de minuscules accidents de l'imagination ou de l'observation qui, en s'agrégeant les uns aux autres, donnent le déclic de l'histoire. En l'occurrence, l'apparition de mantes religieuses dans mon jardin alors qu'il n'y en avait jamais eu. J'ai appris que les insectes, et notamment leurs migrations, étaient les premiers signes d'alerte d'événements climatiques ou météorologiques d'ampleur. Soudain, la conscience que depuis quelques années, je pouvais faire de longs trajets en voiture sans avoir à laver mon pare-brise à cause des insectes écrasés m'est revenue, ainsi que les arbres qui sèchent ici et là depuis 2003. Et, de lecture en souvenir, cela a construit ce sujet grave qui m'habite, au fond, depuis plusieurs romans, et qui atteint ici une forme de "plénitude".
"Dans un décor d'anéantissement total, je crois que beaucoup de lecteurs ont été remués par la possibilité que cette situation extraordinaire existe un jour."
Quel est votre message avec ce livre ?
Je ne suis pas sûre qu'il y ait un message : il y a une histoire prise dans un contexte extrême. On peut la lire en découvrant cent messages, mais on peut aussi la lire juste comme une histoire. Cependant, dans un décor d'anéantissement total, je crois que beaucoup de lecteurs ont été remués par la possibilité que cette situation extraordinaire existe un jour. Cela a réactivé des interrogations, des angoisses, des prises de conscience. Mais le roman n'oblige à rien. Il sème des questions comme le Petit Poucet a semé des miettes de pain derrière lui ; peut-être le monde les transformera-t-il en cailloux, et alors il se passera des choses concrètes. Peut-être le monde les mangera-t-il, et alors cela continuera tel quel, pour un temps. Et s'il y a un message dans ce livre, c'est que la destruction n'est jamais absolue. Elle est le jour qui précède la renaissance.
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"Et toujours les forêts", de Sandrine Collette
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"La destruction n'est jamais absolue. Elle est le jour qui précède la renaissance"
Ce roman entre aussi en résonance avec l'actualité. Comment faites-vous avec cet aspect en partie prémonitoire ?
Justement, je me dis que ce n'est pas prémonitoire ! C'est même sans doute l'inverse : une certaine sensibilité à l'air du temps. C'est parce que des alertes existent depuis longtemps à propos de la planète, de la disparition des animaux, de la fonte du permafrost, de l'avancée des déserts, des grandes extinctions - c'est à cause de tout cela que mon roman a pris corps, parce que la matière était là, à portée de main, il suffisait de mettre des mots dessus. Mais là où vous avez raison, c'est qu'en regardant aujourd'hui les images de Paris désertée, on ne peut s'empêcher de penser à l'ambiance d'une sorte de fin du monde. Alors nous faisons des liens entre ce qui arrive et ce que nous avons lu ou entendu. Mais ce sont des liens, c'est tout : pas une prophétie, seulement de quoi réfléchir. Beaucoup réfléchir.
