Pour une fois, on ne devrait pas suivre l'exemple académique. L'habit vert Marc Lambron vient de publier L'Année du Coq de Feu, son journal de l'an 2017. Mais on doute que l'Immortel fasse beaucoup d'émules. Bien sûr, les diaristes n'ont pas totalement disparu des étals. Arthur Dreyfus a défrayé la chronique avec son Journal sexuel d'un garçon d'aujourd'hui. Dans ses Carnets inédits 1987-2020, l'éditorialiste Jacques Julliard a mêlé avec bonheur histoire, politique et littérature. Quant à Charles Juliet, il a donné avec Le jour baisse le dixième tome de son journal, entamé en 1957. Enfin, le Journal intégralde Julien Green et celui de Matthieu Galey ont récemment été republiés (Bouquins).
Ces parutions demeurent toutefois, pour la plupart, confidentielles. Il est vrai que les ventes de Green et de Galey n'ont pas vocation à être faramineuses, même si elles ne déméritent pas avec quelque 10 000 exemplaires pour l'un des tomes de leur journal. Reste qu'il y a quelques années seulement, l'animateur Pascal Sevran atteignait les 100 000 exemplaires avec un journal très littéraire (2000-2009)... "Un texte posthume peut encore faire événement, permettre la réévaluation d'un écrivain, voire, dans des cas comme celui de la déportée Hélène Berr, sa découverte. Mais il y a incontestablement une régression de la publication de ces journaux", affirme Olivier Gallet, maître de conférences à la Sorbonne et spécialiste du genre.
De Modiano à Le Clézio en passant par Houellebecq, beaucoup de nos auteurs les plus en vue ont délaissé l'exercice. Elle est loin, l'époque où Gide, Cocteau et Léautaud s'y adonnaient, sans parler de Stendhal et Hugo. "Il n'y a plus de monstre sacré dont la production intéresse les éditeurs... Peut-être parce qu'il n'y a plus de monstre sacré tout court", sourit un bon connaisseur des rouages de l'édition. Ce sont aujourd'hui surtout les hommes politiques, soucieux de s'humaniser ou de raconter leur action, qui prisent le genre, de Michel Barnier (La Grande Illusion. Journal secret du Brexit) à Eric Zemmour (La France n'a pas dit son dernier mot).
La fin d'une parenthèse ?
Il existe pourtant une appétence pour ces textes : le succès du Festival du journal intime* organisé chaque année sur la presqu'île de Rhuys, dans le Morbihan, en témoigne. Alors pourquoi cette impression de désuétude ? Les explications potentielles sont multiples. Crainte d'être taxé de nombrilisme "bobo" quand on expose un mode de vie confortable : auteurs de journaux de confinement au printemps 2020, Leïla Slimani (Le Monde), Marie Darrieussecq (Le Point) et Marc Lambron (Le JDD) en ont fait les frais. Désintérêt pour l'actualité politique et de la vie littéraire, qui captivaient naguère certains diaristes. Accélération du temps, au détriment de la quiétude nécessaire à l'exercice...
Surtout, on se raconte désormais autrement. La concurrence des blogs puis des réseaux sociaux a mis le genre à rude épreuve. Les écrivains préfèrent aujourd'hui mêler autobiographie et narration proprement dite, à l'image de l'autofiction. "Le journal a cédé la place à des formes qui impliquent davantage de récit, de reconstruction narrative", remarque Olivier Gallet. Dans notre histoire, la diffusion de journaux intimes restera-t-elle comme une simple parenthèse ? "Ce n'est pas un exercice habituel à la publication littéraire", souligne Jean-Luc Barré, directeur des éditions Bouquins et lui-même diariste. De fait, ces textes sont en principe destinés à rester secrets. "Jusqu'au XXème siècle, rappelle Olivier Gallet, ils ont paru essentiellement à titre posthume."
Avec L'Année du Coq de Feu (Grasset), un ouvrage qui sera jugé aussi brillant qu'agaçant, Marc Lambron assume pour sa part de nager à contre-courant. Interrogé sur l'éventuel déclin du genre, l'académicien rétorque, non sans panache : "Ça ne m'inhibe en aucun cas." Loin de désarmer, les diaristes parient sur l'avenir. Par exemple sur Yann Moix qui se prête en ce moment au jeu. Le caractère clandestin du genre autorise paradoxalement tous les espoirs. "Peut-être de grands journaux s'élaborent-ils en secret...", rêve à haute voix Jean-Luc Barré. Et l'on se prend à croire, assis face à l'éditeur et écrivain dans un café de l'île Saint-Louis, que tout est sur le point de recommencer. Samuel Dufay
*La prochaine édition du Festival du journal intime se tiendra du 24 au 26 juin à Saint-Gildas-de-Rhuys (Morbihan).
