Une promenade dans le vent, ou plutôt une promenade au vent : qui se priverait d'un tel plaisir après plus d'un an à étouffer sous nos masques-cuirasses anti-pandémie ? Ce n'est peut-être qu'une heureuse coïncidence, mais le dernier essai d'Alain Corbin, La Rafale et le Zéphyr* ne pouvait pas mieux tomber. Depuis de nombreuses années maintenant, l'historien explore notre façon sensible d'habiter le monde, avec une érudition mêlée de poésie qui fait sa signature. En 1982, il décrivait dans Le Miasme et la Jonquille la révolution olfactive qui nous fit délaisser les odeurs animales pour des senteurs végétales plus fines.

Quelques années après, il montrait comment les rivages, que les observateurs de l'âge classique tenaient pour hostiles et menaçants, s'étaient transformés en jolis de bords de mer prisés des vacanciers en congés payés - (Le Territoire du vide, 1988) ; avant de se lancer dans une Histoire du silence(2016). Lucien Febvre, l'un des fondateurs de l'école des Annales, n'aurait pas désavoué l'entreprise, lui qui s'intéressait déjà, dans un article de 1942 intitulé "Comment restituer la vie olfactive d'autrefois", à la façon dont le toucher et l'odorat avaient perdu de leur importance en Occident à partir du XVIe siècle, au profit de l'ouïe et de la vue.

Sur le plan scientifique, les données sur le vent sont rares jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. On connaît bien les vents locaux, qui font le bonheur des propriétaires de moulin. Pour le reste, il faut se fier aux âpres récits techniques des marins, qui n'ont visiblement guère envie de "comprendre" ces phénomènes, note Alain Corbin en amoureux dépité. Mais l'imaginaire, lui, a ses réponses.

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Dans la Bible, le vent symbolise à la fois la puissance de Dieu et l'intensité de sa colère quand il devient cyclone ou ouragan. Chez Homère, il signe le destin d'Ulysse, en le repoussant loin des côtes de la mère patrie alors qu'il s'apprête enfin à rentrer au bercail - la faute aux membres de son équipage qui ont ouvert le sac offert par le dieu Eole en croyant y découvrir de l'or, et libéré les impétueux Borée, Notos, Euros et Zéphyr.

Villes sans murailles

Avant Lavoisier, impossible de parler savamment du vent, puisqu'on ignore jusqu'à la composition exacte de l'air. Il est assimilé à un fluide élémentaire, au même titre que l'eau, la terre ou le feu. Fluide peu ragoûtant, de surcroît, puisqu'il est dépeint comme un bouillon de culture dans lequel se mêlent fumées, fermentations et exhalaisons variées. Tout ce qui peut contribuer à la ventilation est bienvenu : éventails, moulins à vent, voiles sur les navires... "L'architecture des Lumières est obsédée par le besoin de faire circuler l'air et par le souci d'établir des courants d'air ascendants", souligne Alain Corbin. Les rues doivent être larges, les villes, sans murailles.

Surgissent aussi de drôles d'instruments, à l'image de la harpe éolienne ou la machine à vent portative, très prisée des bruiteurs de théâtre. La première possède des cordes qui, lorsqu'elles sont activées par le vent, produisent des sons fort musicaux, d'après les contemporains. La seconde est composée d'un cylindre monté sur un cadre et recouvert d'une toile fixée à cette structure, d'où s'élève un son quand il entre en rotation.

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Dans cet âge moderne où s'affirme le sentiment de soi, le vent épouse les mouvements de l'âme. L'un des premiers "météosensibles" affichés, le philosophe Maine de Biran, note scrupuleusement dans son Journal l'effet des couleurs du temps sur son humeur : "Pluie. Vent du sud-ouest (tempête?). Je me suis levé dans un état d'abattement." Au XIXe siècle, le poète Maurice de Guérin s'y prend avec davantage de style pour dire combien les vents influent sur sa psyché : "S'éveiller à minuit, aux cris de la tempête [...] c'est la volupté dans la terreur." Les poèmes d'Ossian - un prétendu barde d'origine celtique derrière lequel se cache l'Ecossais James Macpherson - inspirent les romantiques du siècle. Schubert, Brahms, Mendelssohn vibrent à ces vers qui disent le souffle du nord cinglant la lande, les orages magnifiques. Chez Hugo, fasciné par les tempêtes de Guernesey, le vent est mystère, revanche du chaos sur la création.

Ce XIXe siècle au progrès triomphant est aussi celui des "expériences du vent" : les voyages de Maupassant dans le ballon Le Horla ; les traversées au coeur des vents de sable du Sahara ; les expéditions au fin fond des forêts tropicales ou de l'ouest américain - incroyable John Muir, double méconnu de l'écrivain Jim Harrison, qui passait ses journées à "regarder les vents" dans le parc de Yosemite et à retranscrire leurs effets sur la futaie. Alain Corbin nous fait sentir la nature mieux qu'un druide écolo. Une grande bouffée d'air frais.

* La Rafale et le Zéphyr. Histoires des manières d'éprouver et de rêver le vent, éd. Fayard, 174 p., 19 ¤.