La nuit n'est pas encore tombée sur Kyoto, mais la jeune maiko se dépêche: ce soir, elle a été invitée à se produire par un client fortuné avec deux geishas dans un resto chic de la ville. Korin - c'est son nom de scène - a quitté sa famille modeste d'Okaïdo pour réaliser le rêve de sa mère: devenir une des 200 geishas de l'ancienne capitale impériale. Visage lunaire, grâce enfantine, elle a peint de rouge sa lèvre inférieure seulement, signe qu'elle n'est encore qu'une maiko, une apprentie geisha qui, depuis quinze mois, s'initie au chant, à la danse, à la musique auprès de sa mamasan.
Les socques de Korin claquent sur les pavés d'une rue paisible de Gion bordée de boutiques pareilles à des maisons de poupée. Un quartier plus loin, elle croise des éphèbes décolorés et maquillés aux bras d'extravagantes jeunes filles en minijupe, juchées sur d'improbables chaussures, ou d'excentriques créatures tout droit sorties d'un manga.
Que peuvent bien penser les enfants de Sony de cette pâle beauté échappée du XVIIe siècle? «Nous ne vivons pas dans le même monde», murmure Korin. Ou du moins pas dans le même espace temps. Et c'est bien ce qui fait le charme de Kyoto, «ville de la paix et de la sérénité» édifiée en 794, moins trépidante mais plus chaleureuse que Tokyo, qui lui ravit son titre de capitale en 1868: son incroyable capacité à jongler entre le passé et le futur, et à transcender son rôle de gardienne des traditions de l'empire oriental. Palais dorés, jardins zen, temples bouddhiques et sanctuaires shinto? elle pourrait être le refuge muséifié des nostalgiques d'un Japon révolu. Elle est le point d'ancrage de millions de Japonais qui, chaque année, viennent s'y abreuver à la source de leur culture. Comme ces écoliers en uniforme, venus des quatre coins de l'archipel, qui s'assoient sagement devant le jardin zen du Ryôan-ji (temple du Dragon paisible). Elaboré au XVe siècle, cet océan de sable dont les vagues sèches sont pieusement dessinées chaque jour par les moines est composé de 15 rochers. Et, quel que soit l'endroit où l'on se place, le regard ne peut jamais en embrasser plus de 14. Une belle leçon sur l'illusion de nos perceptions.
Le long de la rivière Shirakawa, sur une promenade de 2 kilomètres, des maisons de thé côtoient boutiques et ateliers. Des vieilles dames prennent le frais sur le pas de leur porte, tandis que des étudiants filent à vélo à leurs cours. L'air embaume la cannelle, des rossignols chantent et, quand vient l'été, des milliers de lucioles transforment ce modeste canal en décor digne d'un film de Mizoguchi.
Jardin clos aux 2 000 temples, Kyoto a toutefois une rivale dans le c?ur des Japonais: Nara, à quarante minutes par le Shinkansen - le TGV nippon. Cette belle endormie, protégée, sous les auspices du plus grand Bouddha de bronze du monde, a des allures de sous-préfecture.
Elle fut pourtant - de 710 à 784 - la première capitale du royaume, et le berceau du bouddhisme, importé alors de Corée. Ce sont les «messagers des dieux» qui nous accueillent dans le vaste parc de Nara: 1 630 daims apprivoisés qui suivent les pèlerins et les touristes, en quête de bien terrestres nourritures, des biscuits que l'on achète une poignée de yens à des marchands ambulants. Statuaire colossale, temples majestueux?
Nara la spirituelle invite à la mélancolie. Dans le sanctuaire Kasuga, fondé en même temps que la ville par le clan des Fujiwara, on découvre des petits temples noyés dans la glycine mauve, bornés de 3 000 lanternes de pierre et de bronze. Partout, les pèlerins ont accroché des ema (planchettes votives) après y avoir écrit ou calligraphié un souhait destiné aux esprits. Qui ne sera exaucé que lorsqu'on aura brûlé, une fois l'an, ces milliers de prières silencieuses.
Dans ce voyage au c?ur du Japon ancestral, il faut pousser plus au sud, jusqu'à la péninsule de Kii. Puis grimper à 900 mètres d'altitude, pour atteindre les sommets vénérés du mont Koya, enfouis dans une sombre et magnifique forêt de cèdres, d'érables, de cyprès et de cryptomerias, peuplée d'ours.
La ville montagnarde de Koya compte 123 temples et monastères, dont la moitié proposent le gîte et le couvert aux hôtes de passage. Une occasion unique de partager les repas végétariens, véritables rébus culinaires, et l'office - dès 5 heures du matin - avec les bonzes de l'école Shingon. Propriétaires du mont Koya, ils sont chargés de l'administration des morts comme de celle des vivants depuis que le fondateur du bouddhisme zen ésotérique et de cette cité monastique, le sage Kobo Daishi, s'est enterré vivant dans une posture méditative, le 21 mars 835.
Pour accéder au pavillon de bois du saint homme, toujours en éveil selon la tradition, on traverse la plus grande et la plus ancienne nécropole du pays. Sous les frondaisons de gigantesques cryptomerias, on déchiffre toute l'histoire du Japon, gravée sur quelque 200 000 tombes moussues disséminées entre les azalées et les hortensias sauvages. Ici, les tombeaux de sept empereurs côtoient ceux des shoguns, des samouraïs, des calligraphes, des petites gens, et même les stèles imposantes de Nissan ou de Toyota, dernières demeures des nouveaux guerriers? de l'industrie. Partout, d'émouvants Jizo, vêtus de petits bonnets de laine et de bavoirs, guident les âmes des enfants morts jusqu'au paradis. Seul le bruit des socques des moines en procession vient troubler le silence épais de cette forêt de pierre. Emu, on emboîte le pas à des pèlerins tout de blanc vêtus qui se purifient dans la rivière, avant de s'avancer jusqu'au modeste tombeau de Kobo Daishi, où depuis le IXe siècle brûlent deux lanternes. Sur leurs longues tuniques ont été tracés des idéogrammes: les tampons, inscrits à l'encre noire par le moine calligraphe, de chacune des 88 étapes de leur pèlerinage. C'est leur passeport pour le paradis quand, ainsi vêtus, ils quitteront les vivants. Au sommet de la montagne des âmes, le temps s'est arrêté en 835, figé dans la pierre moussue?