Kyoto, le 10 avril, en pleine période de floraison des cerisiers. Sur fond de ciel bleu, la brise fait tournoyer comme des flocons les délicats pétales rose pâle. Le sentiment de joie et de renouveau est palpable. Depuis des siècles, les Japonais attendent et célèbrent ce bref moment de l'année, métaphore du caractère éphémère de la beauté et de l'importance de l'instant présent. Par grappes discrètes, les jeunes filles franchissent le torii - ce portique symbole du passage du profane au sacré - du Kawai-jinja Shrine, le temple shintoïste dédié à la beauté. Discrètes, sourire aux lèvres, elles s'amusent à dessiner les traits de leur visage sur des petites plaques de bois en forme de miroir, les kagami ema. Elles les exposeront le long de la cour intérieure du pavillon pour accompagner leurs voeux.
C'est à quelques centaines de mètres de là que la maison tokyoïte Shiseido, née en 1872 de l'intuition d'Arinobu Fukuhara, a convoqué la presse mondiale pour le lancement de son nouveau soin visage Legendary Enmei Future Solution LX. Un nom et une formule futuristes pour une technologie de pointe enserrée dans un flacon aux formes organiques d'un vert holographique. L'élixir a été composé à partir de fibres vert pâle issues du ver à soie des chênes insulaires, et d'Enmei, une herbe de longévité récoltée à la main au pied d'une montagne sacrée, un jour porte-bonheur du calendrier. Quant à son parfum, il s'inspire de celui des fleurs de cerisier et de lotus afin de procurer un sentiment de joie et d'apaisement. Un concentré de raffinement, donc, porté par une promesse : "Illuminer le teint d'un éclat nouveau." Et établir un lien entre tradition et modernité.

Legendary Enmei Future Solution LX, Shiseido.
© / Sdp
Entre corps et esprit...
On comprend ici plus qu'ailleurs que la beauté ne se juge pas d'un simple coup d'oeil. Il s'agit d'une perception globale de l'être, définie autant par son intelligence et sa sophistication que par son apparence éphémère. Une "J beauty" (Japanese Beauty) dans l'air du temps, comme une réponse à la "K Beauty" (pour Korean Beauty) qui déferle en Europe depuis quelques années, considérée comme plus superficielle, proposant produits gadgets, textures, couleurs et flacons instagrammables certes, mais sans pérennité. La vision japonaise se veut plus authentique et préventive, une belle peau étant le résultat d'un épiderme sain et d'un esprit serein.
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"Autrefois, raconte Miyabi Kumagai, brand culture manager chez Shiseido, on estimait la beauté d'une personne sans la voir. Cachée derrière un écran de bambou semi-opaque qui laissait place à l'imagination, elle se laissait deviner et apprécier à partir d'indices, comme la combinaison des couleurs de son kimono, la poésie de ses écrits, la grâce de ses mouvements." Le jeu de la séduction était traditionnellement très codifié. A un moment et dans un endroit choisis, on faisait parvenir à l'être courtisé un poème accompagné d'une fleur ou d'une feuille. De sa capacité à décrypter les émotions subtilement suggérées naissait le sentiment que l'autre était à la hauteur. L'esprit précède l'apparence.

Pour les Japonais, une belle peau est le résultat d'un épiderme sain et d'un esprit serein.
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L'apparence comme symbole de beauté intérieure
Pourquoi alors se préoccuper de sa peau, a priori organe de l'apparence ? Parce que, selon les Japonais, une belle peau traduit une recherche de pureté autant hygiéniste que spirituelle. Prendre soin de soi aboutit à une forme de satisfaction et de fierté personnelles ancrées dans le respect d'autrui. "Aujourd'hui encore, le soin de la peau est une obligation pour être présentable lorsqu'on sort de chez soi, poursuit Miyabi. Cela montre que je suis sincère et que je donne une bonne image de moi." La force d'un paradoxe... "Cette contradiction entre apparence et intériorité est nécessaire à l'équilibre, il faut l'intégrer.
De là naîtra le juste milieu. "Et une autre façon d'apprécier l'éclat d'un être, cette "beauté intérieure qui transcende le temps", pour le dire avec les mots du Dr Motoaki Shinohara, philosophe, poète et professeur de l'université de Kyoto. "Il s'agit de l'apprécier en cela qu'elle survit au temps et traverse les âges", conclut-il. Une application de sérum deux fois par jour suffirait-elle à opérer une telle révolution ? Pourquoi pas.
