Au Royaume-Uni, si un producteur de vin souhaite vendre ses bouteilles en quantités non négligeables à une grande enseigne à succursales, il doit se soumettre au BOGOF (Buy One Get One Free), une achetée pour une gratuite). Ce procédé est tellement entré dans les habitudes des consommateurs anglais que ces derniers attendent désormais les offres promotionnelles pour se procurer du vin. En France, l'amateur est plus attaché à une région qu'à un prix. Heureusement pour les vignerons! Mais étant donné l'engouement suscité par les foires aux vins (40% du chiffre d'affaires des ventes de vin de la grande distribution serait réalisé lors de ces opérations), on doit reconnaître que beaucoup d'oenophiles sont devenus économes. Certes, ils n'attendent pas tous ce rendez-vous pour remplir leur cave, mais ils regardent de près si des bonnes affaires sont possibles. Aussitôt le catalogue en mains, ils s'inscrivent à la vente privée organisée une journée avant l'ouverture. Ils ont choisi les millésimes et, grâce à internet, comparent les prix. Guides à l'appui (le Bettane & Desseauve) fait référence), ils annotent et font une sélection avant de se rendre le jour J dans les linéaires.
Certains professionnels attendent ces manifestations pour se procurer de belles bouteilles à des prix plus légers que dans le circuit traditionnel. Ils pourront ensuite les revendre, créant ainsi ce qu'on appelle le marché gris. Pour Xavier, agent à la SNCF et amateur de vins, les foires sont une aubaine: «J'achète mes vins à ce moment. Je constitue ma cave annuelle en prenant soin de bien varier les appellations, même si Bordeaux reste ma région préférée. Je ne dépasse jamais les 10? en général, sauf sur les très bonnes affaires. J'ai trouvé à Auchan, il y a quelques années, château-petit-village 2004 à environ 25? la bouteille. C'était une erreur d'étiquettage mais qu'importe, j'ai sauté sur l'occasion». Sans complexe, il avoue se fier au sommelier dépêché sur place. Chez son caviste, il regarde s'il n'y a pas les «bonnes petites bouteilles du moment». Il a pu ainsi découvrir de bons beaujolais, et des languedocs surprenants, «d'autant qu'on trouve des millésimes anciens à des prix incroyables». Yann se définit bizarrement comme appartenant à cette famille sensible au prix. D'après notre étude, il serait à la recherche du meilleur rapport qualité-prix. Il regarde l'appellation, le château ou domaine, et se décide ensuite. Pourtant, au regard des noms cités, il ne prend aucun risque concernant la qualité des vins. Il cite l'un des cinq premiers crus classés en 1855 (château-latour),un second cru classé (léoville-poyferré) et également le vin élégant et subtil du Domaine du Clos des Fées (en Roussillon) d'Hervé Bizeul. Tous ces vins sont des références dansleurs appellations respectives. Leur prix est conséquent, voire inabordable, tant ils sont parfois difficiles à se procurer. Son comportement peut paraître surprenant, mais pas tant que ça si on considère que notre amateur à la bourse bien garnie espère peut-être trouver cette année des baisses très significatives chez son caviste ou lors des prochaines foires d'automne. La définition du meilleur rapport qualité-prix ne dépendelle pas de l'échelle financière de chacun?
En 2009, il trouvera son bonheur, notamment sur les bordeaux. Les acheteurs qui ont investi en primeurs les millésimes 2005 les ont payés très (trop) chers. Actuellement, avec la crise, les professionnels manquent de trésorerie et cherchent à se défaire de stocks encombrants. Dans ce cas, il pourrait y avoir de belles surprises. Si ce n'était pas le cas, il pourra se recentrer sur des millésimes moins cotés comme les 2002, 2004 voire 2000 pour les bordeaux. Finalement, il s'avère que nous appartenons tous un peu à cette tribu. Nous souhaitons payer le prix juste, celui qui correspond à l'image qu'on se fait d'un vin. Dans notre étude, Yann répond sincèrement qu'il aime Frison, un petit vigneron du Rhône avant de poursuivre plus loin : «J'aimerais goûter, un jour, un Château Mouton Philippe de Rotschild» (sic). Le vin apporte une part de rêve. La crise pourrait en faire une réalité.
Des terroirs et des hommes pour les économes
Côtes-du-rhône
Les trois grands bassins de production viticole de l'Hexagone (Bordelais, Languedoc-Roussillon et vallée du Rhône) proposent tous une offre qui va de la plus extrême diversité qualitative (entendez des pires piquettes aux plus chics nectars) jusqu'aux politiques tarifaires les plus variées (comprenez d'une pièce de deux euros jusqu'à plusieurs dizaines d'euros la bouteille pour le Languedoc-Roussillon, de plusieurs centaines pour le Rhône et milliers pour Bordeaux...). Difficile donc de trouver une quelconque homogénéité dans ces appellations fourre-tout, même si les publicités radio ou d'affichage tentent de nous faire croire depuis des années que tous les vins d'une même région se valent! Pour autant, c'est certainement avec les vins des côtes-du-rhône qu'on aura le plus de facilités à trouver, au restaurant, chez un caviste, dans une grande surface ou à la propriété, de bons crus à petits prix. La régularité des conditions climatiques (hormis 2002, tous les millésimes des dix dernières années sont réussis), la complémentarité de l'encépagement, entre charpentée syrah et velouté grenache, le renouveau des négociants et des coopératives, et l'émergence d'une nouvelle et ambitieuse génération de vignerons ont multiplié les bonnes surprises qualitatives, sans que, pour l'instant, les prix s'en ressentent... T.D.
Muscadet
«J'ai déniché un bon petit muscadet!». Trop souvent entendu au restaurant, cet oxymore est une véritable injustice. Il met côte-à-côtedeux mots au sens opposé qui donnent une image contradictoire de notre vin de Loire. Bon, le muscadet l'est souvent, mais il peutêtre parfois grand, voire excellent. C'est unvin blanc sec issu d'un cépage, le melon de bourgogne qui peut se nommer également le muscadet. Le nom originel de ce vignoble atlantique provient ainsi de son cépage, àmoins que ce ne soit l'inverse.Le vignoble du muscadet comporte plusieurs appellations, le muscadet, le muscadet de sèvre-et-maine, le muscadet-côtes de grandlieu et le muscadet-coteaux de la loire. La dénomination (ou sur lies) peut être ajoutée à l'appellation. Dans ce cas, les vins doivent avoir passé un seul hiver en fût ou en cuve, et se trouver encore sur leurs lies de fermentation au moment de la mise en bouteille.
Haut-médoc
Couvrant la majeure partie du vignoble médocain, de la fin de l'agglomération bordelaise jusqu'au-delà de l'appellation saint-estèphe, au nord de la péninsule, ce qu'on nomme hautmédoc devrait être pour le consommateur l'assurance d'un bordeaux classique et vigoureux, l'une de ces bouteilles qu'on peut avec confiance oublier en cave et ressortir quelques années plus tard, pour accompagner une roborative côte de boeuf grillée aux sarments, un beau gigot d'agneau ou un juteux magret. Devrait, car hélas, comme pour la plupart des appellations de grande taille, l'homogénéité n'est pas au rendez-vous. Mais s'il existe une aristocratie des vins, regroupant des crus classés (La Tour Carnet, La Lagune, Cantemerle...) et quelques autres, «bourgeois» ou non (Sociando-Mallet en tête), une bonne cinquantaine d'autres crus sont capables à leur meilleur de correspondre à la définition donnée ci-dessus. Ceux-là n'ont pas la chance de bénéficier des hausses de prix infernales qui secouent régulièrement le petit monde des grands vins. Ils demeurent sages. Et bons. T.D.
Marcel Richaud
Difficile d'imaginer vigneron plus emblématique que Marcel Richaud. Sans que les années aient beaucoup de prise sur ce passionné de deltaplane au regard d'enfant curieux, Richaud crée depuis plus d'un quart de siècle, dans son village vauclusien de Cairanne, des côtes-du-rhône toujours plus délicieux, fondants, fruités, savoureux, charnus et toujours parfaitement équilibrés et sans la moindre lourdeur. Bien sûr, journalistes, cavistes et amateurs ont depuis longtemps repéré cette production hors norme, et si le succès commercial lui a permis de créer une magnifique et très utile cave de vinification et surtout d'élevage de ses vins, il est demeuré imperturbablement rétif à augmenter ses prix pour sélectionner sa clientèle. Ici, on se régale d'un côtes-du-rhône plein de sève et de fruit pour 5,50? ou d'un profond et racé cairanne pour 10?! Le problème est de faire partie des heureux clients, liste presque plus fermée que celle du Jockey Club. Si vous n'avez pas la chance d'en faire partie, allez fureter dans les cartes des bistrots ou chez les cavistes: les vins du Domaine Richaud s'y retrouvent fréquemment, et toujours à prix doux. T.D.
Les vins de pays (côté bobo)
Le vin de France n'échappe pas aux us et coutumes de notre doux pays, administration et règlements de tout acabit y règnent en maîtres. Avec leur lot d'injustices criantes, de vétilleuses proscriptions et d'injonctions contre-productives. Des vignerons, parmi les plus brillants, ont fini par se lasser d'avoir à passer devant des tribunaux capables de refuser l'appellation à un nectar au motif de «non typicité», alors qu'ils validaient des milliers d'hectolitres de picrate sans vice ni vertu. D'autres ont choisi la liberté de création que donnent les règlements beaucoup plus lâches des vins de pays ou de table. Choix des cépages, des modes de vinification, jusqu'à la fantaisie des noms, tout est alors possible, additionné souvent à une culture bio et des partis-pris (parfois suicidaires) de refus dusoufre. Un vigneron auvergnat, Pierre Beauger, qui produit des vins de table aux noms aussi évocateurs que Fun-en-Bulles, le Champignon Magique et Vitriol résume cet esprit libertaire, ses étiquettes portent la mention «vendangé en tongs». T.D.
Walden
Il y a mille raisons d'avoir de l'affection pour Hervé Bizeul. Son clos-des-fées, son intransigeance, son blog. Et il y a Walden. Ce vin est l'un de ses plus beaux gestes. Inquiets de voir les vieilles vignes de l'appellation disparaître sans espoir de retour, il a convaincu quelques vignerons de se rassembler autour d'un concept qui porte le joli nom de Walden, inspiré du livre de Henri-David Thoreau (Walden ou la vie dans les bois), un vieil habitué de sa table de chevet. Ce qui différencie ce walden des autres vins de marque à forte valeur marketing ajoutée, ce sont les valeurs et le sens que Bizeul y a insufflés. Il s'agit là de perpétuer à la fois un métier et des cépages. Certains grenaches et carignans, sauvés par cette initiative, approchent le siècle d'âge. L'affaire a commencé petit à petit. Ils étaient trois en 2004, neuf aujourd'hui. Le vin est excellent, à boire sur le fruit, il vaut 6,40? la bouteille et ce serait une sottise de passer à côté. Ce passéiste de Bizeul a fait pareil avec une grande oliveraie dont il désespérait de voir les oliviers rejoindre les bords des piscines de la presqu'île de Saint-Tropez. Il est comme ça, Bizeul. Et l'huile d'olive, comme Walden, est très réussie. N.R.