Le musée de la mode de la ville de Paris ouvre aujourd'hui ses portes, après deux ans de rénovation spectaculaire. Dans une exposition qui choisit de faire l'impasse sur sa personnalité complexe, et ses relations dangereuses, le Palais Galliera impose sur une surface rénovée de près de 1500 mètres carrés, l'oeuvre magistrale d'une couturière visionnaire, qui a passé toute sa vie à perfectionner, affiner, épurer sa propre vision de l'élégance. La preuve en cinq points, le chiffre porte-bonheur de la couturière.

I/ Une certaine vision de l'élégance

Edward Steichen, Lee Miller portant un ensemble Chanel et un chapeau de Caroline Reboux. Photographie publiée dans Vogue, 15 juillet 1928 - © Edward Steichen, Vogue © Condé Nast

Edward Steichen, Lee Miller portant un ensemble Chanel et un chapeau de Caroline Reboux. Photographie publiée dans Vogue, 15 juillet 1928 - © Edward Steichen, Vogue © Condé Nast

© / Edward Steichen, Lee Miller portant un ensemble Chanel et un chapeau de Caroline Reboux. Photographie publiée dans Vogue, 15 juillet 1928 - © Edward Steichen, Vogue © Condé Nast

Elle fut la première à porter ses créations. Gabrielle Chanel, dès les années 1910, dans sa première boutique de Deauville, avait ce talent de sentir les évolutions de la société, accompagnant les femmes et leurs métamorphoses, précédant même leurs envies - le don des plus grands couturiers, de ceux qui écrivent l'histoire de la mode. "Tes robes doivent ressembler à la vie que tu mènes, à ta voiture, à ton travail, à tes amours", disait-elle à Marie-Hélène Arnaud, son mannequin fétiche (in Elle, 17 février 1958) Dès le début, elle s'oppose à tout ce qui entrave le mouvement, rejette les ornements. Chanel aime la ligne, la souplesse, la précision. S'inspire des tenues de sport, des codes masculins. Imagine des robes qui accompagnent le corps sans excès. Elle crée, retire, découpe, retire encore, privilégie le noir, et invente ainsi la version moderne du chic, celui qui traverse le temps sans se démoder.

II/ Des codes devenus éternels

Sac 2.55, entre 1955 et 1971 - Patrimoine de Chanel © Julien T. Hamon

Sac 2.55, entre 1955 et 1971 - Patrimoine de Chanel © Julien T. Hamon

© / Sac 2.55, entre 1955 et 1971 - Patrimoine de Chanel © Julien T. Hamon

Ce sont les éléments fondamentaux à l'harmonie d'une silhouette signée Chanel. Pour ses débuts, en 1910, Gabrielle Chanel laisse de côté les capelines fleuries des élégantes pour réduire le volume de ses couvre-chefs et imposer le canotier, puisé dans le vestiaire masculin. Le même esprit, de fonctionnalité comme de confort, préside par la suite à la création des accessoires, des gants de velours coordonnés à la toilette, aux sandales bicolores, pensées pour allonger la jambe tout en faisant le pied plus petit, grâce à son bout noir. "S'habillant avec cette correction, cette extrême rigueur, j'irai jusqu'à dire cette austérité qui caractérise la vraie mode de Paris, Gabrielle ajoute à sa toilette ce quelque chose d'imprévu qui touche, cet éclair, ce trait, ce mot de la fin, sans lequel il n'est pas de chef-d'oeuvre accompli ni de femme bien mise", déclarait la princesse Bibesco en 1927 (Vogue, décembre 1927). En 1955, Chanel lance le sac 2.55: un rectangle de jersey, de velours ou de cuir d'agneau surpiqué orné d'un fermoir à tourniquet. La lanière qui lui sert de bandoulière est parfois traversée de cuir, pour éviter le cliquetis du métal, et autorise un porter à la main, au coude ou à l'épaule. L'intérieur est doublé de rouge (cuir ou gros-grain), ce qui permet d'y distinguer facilement son contenu. Une poche est même dédiée au rouge à lèvres.

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III/ Le tailleur

Henry Clarke, Marie-Hélène Arnaud en tailleur Chanel. Photographie publiée dans Vogue US, 1er mars 1958 - Paris Musées © Henry Clarke, Musée Galliera / Adagp, Paris 2020

Henry Clarke, Marie-Hélène Arnaud en tailleur Chanel. Photographie publiée dans Vogue US, 1er mars 1958 - Paris Musées © Henry Clarke, Musée Galliera / Adagp, Paris 2020

© / Henry Clarke, Marie-Hélène Arnaud en tailleur Chanel. Photographie publiée dans Vogue US, 1er mars 1958 - Paris Musées © Henry Clarke, Musée Galliera / Adagp, Paris 2020

Nous sommes en 1954, le monde de la mode est encore marqué par les codes du New Look de Christian Dior - taille cintrée, buste souligné... Mademoiselle Chanel, quant à elle, relance à plus de soixante-dix ans sa maison de couture, fermée depuis le début de la seconde guerre mondiale. Le 5 février, elle présente une collection de 130 modèles, dont le fameux tailleur de tweed gansé. La présentation n'est pas un succès, pourtant toutes les clés sont là : les tweeds exclusifs, la construction du modèle, souple et non cintré, presque comme un cardigan car réalisé sans entoilage, la chaîne en or qui permet de plomber le bas de la veste et d'accompagner le mouvement, les poches plaquées, les poignets fendus, les bords en ganse contrastée qui structurent la silhouette... Les boutons participent du raffinement : "C'est important. Ne mettez pas n'importe quels boutons (...), c'est une question de goût, c'est aussi se donner un peu de peine mais l'élégance le veut." (Elle, 4 décembre 1959) Le succès va partir des Américaines, qui font du tailleur Chanel le nouveau symbole d'une élégance parisienne, porté aussi bien par Lady Di que Jackie Kennedy, le jour de l'assassinat de son mari à Dallas.

IV/ Le soir réinventé

Henry Clarke, Anouk Aimée en Chanel. Photographie publiée dans Vogue, septembre 1963 - Paris Musées © Henry Clarke, Musée Galliera / Adagp, Paris 2020

Henry Clarke, Anouk Aimée en Chanel. Photographie publiée dans Vogue, septembre 1963 - Paris Musées © Henry Clarke, Musée Galliera / Adagp, Paris 2020

© / Henry Clarke, Anouk Aimée en Chanel. Photographie publiée dans Vogue, septembre 1963 - Paris Musées © Henry Clarke, Musée Galliera / Adagp, Paris 2020

Si le tailleur est la pièce du jour par excellence, la robe du soir devient chez Gabrielle Chanel un exercice de style particulier. "C'est la matière qui fait la robe et non les ornements que l'on peut y ajouter", déclarait-elle (Vogue UK, 22 février 1939). A l'époque, la plupart des grands personnages de la mode font appel aux brodeurs et plumassiers, la couturière, fidèle à ses principes, choisit de raffiner ses robes jusqu'à l'épure. De ses robes de cocktail (la fameuse petite robe noire, déclinée en dentelle, soie ou velours, parfois accessoirisée d'une ceinture ou d'un bijou de métal) à ses robes longues, elle n'a de cesse de parfaire son esthétique : ses broderies de paillettes, par exemple, sont monochromes. Ses touches d'or permettent d'illuminer ses silhouettes blanc cassé. Ses mousselines de soie, magistralement interprétées par son atelier Flou, ne font que sublimer l'allure et le mouvement du corps. Et Chanel de donner une leçon raffinée de la mode habillée.

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V/ Le numéro 5

Parfum N° 5, 1921 - Patrimoine de Chanel / © Julien T. Hamon

Parfum N° 5, 1921 - Patrimoine de Chanel / © Julien T. Hamon

© / Parfum N° 5, 1921 - Patrimoine de Chanel / © Julien T. Hamon

Il reste, encore aujourd'hui, l'un des chefs-d'oeuvre de la parfumerie contemporaine. Créé en 1921 par le parfumeur Ernest Beaux, le N°5 est, pour la première fois à l'époque, la première fragrance construite, sans faire référence à aucune senteur précise, assemblage de quatre-vingts composants : "Je veux donner [à la femme] un parfum artificiel, je dis bien artificiel comme une robe, c'est-à-dire fabriqué. Je suis un artisan de la couture. Je ne veux pas de rose, de muguet, je veux un parfum qui soit un composé", avait demandé Chanel (Les Années Chanel, de Pierre Galante, 1972) Les fleurs rares - ylang-ylang, jasmin de Grasse, rose de mai - sont ainsi sublimées par des matières de synthèse, les aldéhydes, délibérément surdosées. Au-delà de cette formule inédite et totalement révolutionnaire, il y a aussi le contenant : loin des fioles ampoulées en vogue dans les Années folles, Gabrielle Chanel impose un flacon carré, sobre, précis. L'étui lui-même est en carton blanc souligné de noir. Le nom enfin, un chiffre, le cinq, parce que c'était en fait la cinquième composition qui lui avait été présentée par le parfumeur. Le jus est lancé le 5 mai 1921, dans la boutique de la rue Cambon, le jour de la présentation. La légende est née : le N°5 est devenu le parfum le plus vendu au monde.

"Gabrielle Chanel, Manifeste de mode", jusqu'au 14 mars 2021 au Palais Galliera, 10 avenue Pierre-Ier-de-Serbie, 75116 Paris. Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 18h. Nocturnes les jeudis et vendredis jusqu'à 21h. www.palaisgalliera.paris.fr / Le catalogue est édité par le Palais Galliera et Paris Musées (44,90 euros)