Venus de partout, ceux qui avaient une vague teinte de roux dans les cheveux s'étaient précipités vers la City, qui ressemblait à un chargement d'oranges. Toutes les nuances étaient représentées: brique, setter irlandais, argile...» A en croire la déferlante de mannequins aux toisons flamboyantes lors des défilés de l'automne-hiver, on n'est pas loin de cette marée rousse contée par Conan Doyle dans La Ligue des rouquins. Rei Kawakubo (Comme des garçons), Jean Paul Gaultier, Yohji Yamamoto, Ann Demeulemeester, Raf Simons (Jil Sander) et Marc Jacobs (Louis Vuitton)... on ne compte plus les créateurs, aux univers pourtant aux antipodes, à avoir mis en avant ce particularisme capillaire, qui toucherait 2% de la population en France, le triple en Irlande et en Ecosse. Histoire de valoriser une mode individualiste, placée sous le signe de l'exception glorieuse...

Côté podiums, la dernière «rouquinomanie» remonte à une dizaine de saisons, quand les ténors du luxe avaient relancé la fourrure pour homme: on demandait alors des garçons virils et rustiques (piercings bienvenus), qui n'avaient pas l'air de souteneurs en s'affichant avec des peaux de bêtes... En 2007, le roux fait valoir sa couronne flamboyante. Marc Jacobs l'exhibe chez Vuitton en souvenir d'Annie Lennox, la chanteuse d'Eurythmics, dans une collection graphique et urbaine secouée de notes de couleurs acides. Chez Jean Paul Gaultier, les rouquins à rouflaquettes surgissaient d'un salon de coiffure aménagé en fond de scène, coiffés façon homme-lion dans des ensembles de velours fauve, des jeans rouille et des gilets en jacquard à col de fourrure amovible. Leur rousseur incendiait des fuseaux de velours noir, avec top assorti en laine et poulain. Une inspiration que le couturier a puisée dans un livre, Worst Hairstyle of the Seventies, dédié aux coiffures outrageantes de la décennie hippie-rétro. Et pour Yohji Yamamoto, le responsable du casting, Seiji Govaers, a choisi des rouquins néerlandais, allemands et russes, qui incarneraient des dandys rebelles, un peu désemparés. D'après le couturier japonais, ils représenteraient le comble de l'étrange aux yeux de ses compatriotes... Et Yohji n'est pas le seul à les trouver très élégants: les Tokyoïtes qui se blondissaient les cheveux ont embrayé sur les teintes auburn.

Alors que la rousse captivante s'est imposée depuis l'apparition de la couleur au cinéma (de l' «explosive» Rita Hayworth à Julia Roberts ou, en France, Marlène Jobert et Mylène Farmer...), les casques de feu s'assument enfin au masculin. Illustrant un type de beauté magnétique et rare, persécutés ou encensés suivant les époques (couleur du diable ou fantasme préraphaélite), ils font parler d'eux - et pas seulement sur les podiums. Certains, comme la revue britannique branchée Androgyny, célèbrent leur fragilité, d'autres crient leur dégoût (Michael Youn, dans un clip signé Fatal Bazooka), d'autres enfin les convoitent. Les cheveux rouge passion suggérant l'ardeur amoureuse, des Québécoises iraient harponner leurs amants sur l'île canadienne du Prince-Edouard, réputée riche en roux... Au cinéma, Barry Foster, l'étrangleur rouquin du Frenzy d'Alfred Hitchcock (1972), a cédé la place à David Caruso, héros morne aux cheveux vermillon abonné aux séries télé (NYPD Blue, Les Experts...). Au Royaume-Uni, le prince Harry incarne le Poil de carotte teigneux, alors que la famille Wesley et ses rouquins sorciers luttent au côté de Harry Potter. Parmi les nouvelles icônes du genre, on recense le sulfureux Lapo Elkann, petit-fils roux de Gianni Agnelli, qui alimente les pages des magazines people italiens, ou l'acteur Malik Zidi, récompensé par le césar du meilleur espoir masculin pour Les Amitiés maléfiques, d'Emmanuel Bourdieu. En 2005, la marque Fendi l'a d'ailleurs choisi pour jouer les dandys vampires dans un film mettant en scène sa collection homme. La revanche du ginger power ne fait que commencer...