"Belle" et "rare". Ce sont les premiers mots qui viennent à l'esprit de Marie-Anne lorsqu'on l'interroge sur sa rousseur. A 18 ans, la jeune femme a fait de sa chevelure et des petites tâches qui parsèment son visage, une force. Mais ça n'a pas toujours été le cas. "J'ai compris que je ne valais pas moins que les autres."

"Pas moins que les autres" ? Dégoût, admiration, rejet, fétichisme... Les porteurs du gène MC1R - 5 % de la population française et 3 % de la population mondiale - n'ont jamais laissé indifférent. L'enfance de Marie-Anne, ponctuée d'insultes et de brimades, est là pour en témoigner. Mais aujourd'hui donc, elle s'assume. Ils sont d'ailleurs de plus en plus nombreux à revendiquer leur rousseur. Au point, ce samedi, de la célébrer lors du Red Love Festival, le premier festival français pour les roux, organisé à Châteaugiron, en Bretagne. A l'heure identitaire où chacun est appelé à afficher et affirmer sa différence, assisterait-on à l'émergence d'une "fierté rousse", une "ginger pride", avec ses militants de "la cause rousse" ? Pas si simple.

Certes, les roux peuvent compter sur de puissantes ambassadrices chez les actrices. Avant, il y avait la "rousse de service", Julia Roberts. Il faut faire aujourd'hui avec - pour n'en citer que quelques-unes - Lindsay Lohan, Emma Stone, Jessica Chastain, Sophie Turner (alias Sansa Stark dans "Game of Thrones") ou encore Audrey Fleurot chez les Françaises. Et ces dames ne sont pas seules parmi les roux médiatiques. Passons rapidement sur Adrien Quatennens, le député de la France insoumise, dont le rayonnement n'a pas (encore ?) franchi les frontières nationales et citons le prince Harry qui compte parmi les célébrités les plus appréciées. Tout comme le chanteur britannique Ed Sheeran, dont les deux derniers albums se sont installés en première place des ventes internationales.

La "vitrine" Ed Sheeran

"Ed Sheeran est une très bonne vitrine pour les roux. Récemment encore, sur TF1, un journaliste lui disait : 'Vous êtes roux, vous étiez bègue, avec un problème au tympan, et pourtant vous avez réussi dans la chanson.' Il rappelle justement que ce n'est pas un handicap d'être roux. Qu'une couleur de cheveux n'empêche pas de remplir le Stade de France", estime Pascal Sacleux, photographe qui a lui-même les cheveux cuivrés. "Il permet aux enfants de se rattacher à une image très positive", complète Élodie Roux-Guyomard, essayiste et blogueuse.

Ces dernières années, Pascal Sacleux a photographié plus de 800 personnes aux cheveux roux. De cette initiative sont nés une exposition, "Bretagne : ornements de rousseur", visible à l'aéroport de Rennes jusqu'en juin dernier, ainsi que le livre Etre(s) roux, co-écrit par Élodie Roux-Guyomard et publié, lui, en juillet. L'objectif était alors de montrer la beauté et la diversité de la rousseur au public. Mais c'est sur les modèles eux-mêmes, pour la plupart profondément marqués par le harcèlement dont ils ont été victimes enfants, que le projet a finalement eu le plus d'impact. "Ces photos les ont aidés à changer de regard sur eux-mêmes, à mieux s'accepter, explique le professionnel de l'image. J'ai vu de véritables métamorphoses."

Cette "thérapie par le portrait" est également une révélation pour Camille, 22 ans, qui détestait ses cheveux "au point de vouloir les teindre". Mais elle a eu un déclic face à son propre objectif : "J'ai réalisé que j'étais belle et que je pouvais avoir confiance en moi."

C'est avec cette même idée qu'Élodie Roux-Guyomard a créé son blog "La vie en rousse" sur lequel elle fait la promotion des initiatives positives en matière de rousseur et déconstruit les préjugés. "Plus de 11 000 personnes ont lu l'article concernant l'odeur supposée des roux. Les gens veulent comprendre d'où vient cette idée reçue et cherchent des arguments pour la contrer." Et elle ne compte pas s'arrêter là : "La demande est forte, car les roux sont isolés. Leur souffrance n'est pas reconnue. Or, nous voulons faire entendre notre voix pour lui donner une légitimité." Chaque jour, la blogueuse reçoit des messages de remerciement, de concernés et de parents, heureux de trouver d'autres témoignages. Elle souhaite désormais voir d'autres initiatives émerger. "Le festival de Breda, au Pays-Bas, [dont la première édition a eu lieu en 2005, ndlr] était un premier pas pour combattre les préjugés. Il faut aller plus loin."

Une haine ancestrale

Et pour cause, si les initiatives se multiplient, c'est que les clichés sont tenaces. Les comprendre exige de remonter le cours de notre histoire, loin, très loin. Ce que certains appellent le "roucisme", contraction de "roux" et "racisme", est pratiqué depuis des milliers d'années. Comme l'expliquent les auteurs de Etre(s) roux, le dieu égyptien Seth était déjà décrit comme roux durant l'Antiquité. Problème : le dieu à la tête de chacal représente la confusion, le désordre, la violence et le mal. Il est l'équivalent du diable. Pour calmer les colères de la divinité, des personnes aux cheveux cuivrés sont donc brûlées, avant que leurs cendres ne soient répandues dans les champs, en guise d'offrandes.

Quelques siècles plus tard, la Bible prend le relais, représentant successivement Eve, responsable du péché originel, Judas, traître du Christ, et Marie-Madeleine, ancienne prostituée, de la même chevelure de feu. Au Moyen-Age, les roux sont soupçonnés d'avoir approché de trop près le démon. Tandis que les rousses sont, elles, accusées de sorcellerie. Mais aussi d'insatiabilité sexuelle, qu'elles tenteraient notamment d'assouvir avec le diable. C'est notamment pour cette raison qu'en 1254, un édit exige des professionnelles du sexe qu'elles se teignent en rousse afin d'être clairement identifiées.

Malgré les siècles, l'image de la femme rousse de "petite vertu" persiste, tout comme celle de l'homme roux laid et malhonnête, que même les Lumières ne sont pas parvenues à dissiper. "Ces idées sont totalement anachroniques. Elles sont tellement ancrées dans les mentalités que les clichés restent, alors que les gens ne sont plus croyants", analyse Pascal Sacleux. "En Bretagne, où les superstitions ont encore de l'importance, il arrive de croiser des gens qui se frottent trois fois le ventre lorsqu'ils croisent un roux. De la même façon que le chat noir porte malheur, les roux n'ont pas d'âme."

Huit roux sur dix harcelés

Cette réputation diabolique continue d'infuser l'imaginaire collectif. Et les comportements. Marie-Anne en sait quelque chose. Aujourd'hui fière de sa chevelure, elle est bien plus fébrile lorsqu'elle évoque son passé. "Les insultes de mon enfance restent gravées en moi. Chaque matin, je cherchais une excuse pour ne pas aller à l'école. Je pleurais souvent, j'enviais ma soeur de ne pas être rousse et j'en voulais à la vie de m'avoir fait naître ainsi."

Au fil de leurs rencontres avec des roux - Pascal Sacleux pour les photographier, Élodie Roux-Guyomard pour recueillir leurs paroles - les deux collaborateurs ont découvert des histoires plus effroyables encore. "Une femme m'a raconté avoir été déshabillée de force dans la cour de récréation à 13 ans, parce que les élèves voulaient voir si elle était rousse 'de partout'. Elle ne s'en est jamais remise", soupire le photographe. "Des garçons ont aussi uriné sur une jeune femme, quand elle était petite, en disant qu'elle allait prendre feu", s'énerve Élodie Roux-Guyomard.

"80 % des personnes que j'ai interrogées font état de harcèlement scolaire", poursuit-elle. "Cela a un sérieux impact sur leur construction. Certains ont subi des brimades dès la maternelle. Le plus souvent, ça commence au collège, lorsque les enfants commencent à se regarder, à se comparer." Parfois, ce harcèlement se poursuit même au lycée, comme en témoigne Camille, qui a été jusqu'à avoir des idées suicidaires. "J'ai tenté d'en parler à ma famille. Ils ne m'ont pas cru. Pour eux, mes harceleurs n'étaient pas vraiment méchants. Mes proches estimaient que j'exagérais, que je voulais de l'attention. Donc j'ai cessé d'en parler."

Des violences lors d'un "kick a ginger day"

La violence est pourtant réelle. En 2008, elle prendra même une ampleur internationale inattendue lorsqu'un adolescent canadien décide de créer le "Kick a ginger day" ("le jour des coups de pied aux roux") sur Facebook, à la suite de la diffusion d'un épisode de la série animée "South Park" intitulé "Les rouquins". L'initiative attire rapidement 5 000 personnes, bien au-delà des frontières du Canada. Malgré la suppression de la page, des dizaines d'adolescents roux sont victimes de violences physiques dans l'espace public. Le responsable est interrogé par la police, s'excuse, et fait valoir son ambition initiale : faire une farce.

Sous couvert d'humour, la publicité exploite aussi les clichés autour de la rousseur. La campagne "Spéciale carottes", réalisée par le site de rencontre Adopteunmec.com, en est la parfaite l'illustration avec son invitation à "cultiver" les hommes roux "avec soin". La compagnie AMV aussi, avec sa pub pour assurer les "deux roux" (deux roues). Pourquoi se priver d'exploiter ce filon, alors même qu'à l'antenne d'une radio publique, la mort de Mickey Rooney est introduite par : "Petit, rondouillard, rouquin. Et pourtant il a connu huit mariages !" ?

Fétichisme

Contrairement aux hommes roux, qui ne vivent pas de "transformation du vilain petit canard en joli cygne" selon Pascal Sacleux, les femmes voient souvent les moqueries se transformer en attrait. Voire en fétichisme. Camille en a fait les frais récemment, lorsqu'un homme a tenté de lui couper une mèche de cheveux dans le train "pour sa collection". "Sur les réseaux sociaux, je reçois aussi des messages faisant de la rousseur quelque chose de divin, de sexy."

Lasse d'être confrontée aux préjugés, la jeune femme a décidé de s'affirmer. "Avec le temps, j'ai réalisé que j'avais laissé des cons avoir un impact énorme sur mon estime de moi. Je n'avais pas envie de les laisser gagner." Et elle va désormais jusqu'à cultiver son "côté sorcière". "C'est un moyen de me réapproprier les insultes qu'on m'a adressées."

Y aura-t-il demain dans les rues une multiplication d'autocollants... "Ginger lives matter" ? "Il y a peut-être un éveil. Les gens me disent que c'est ce que je mets en place, mais je n'ose pas y croire, explique le photographe Pascal Sacleux, Je veux simplement dire aux gens de lever la tête, que les jeunes en souffrance sachent que, même s'ils se sentent isolés, ils ne sont pas seuls. Si les roux veulent peser, ils doivent se rassembler." Après la fierté rousse, verra-t-on bientôt naître une "communauté rousse" avec ses revendications propres ? "Nous devons rester ouverts comme lors du festival au cours duquel 1000 personnes sont attendues, désamorce Pascal Sacleux, Le but est de créer une bonne humeur contagieuse, comme lors des shootings photo."

Roux ou blond vénitien ?

Parce qu'on ne veut pas être associé à la rousseur, parce que le mot déplaît, on lui privilégie parfois celui de blond vénitien. "Des femmes, bien plus rousse que moi, se définissaient ainsi", s'amuse Élodie Roux-Guyomard, linguiste de formation, qui accorde une importance toute particulière au sens des mots qui entoure la rousseur. "On peut tout à fait être blond vénitien. C'est d'ailleurs une variété de roux, tout comme les cheveux auburn", précise-t-elle. Autre terme problématique, selon la blogueuse, celui de "taches de rousseur". "En réalité, cela s'appelle des éphélides. Un mot bien plus joli que 'tache', qui renvoie à quelque chose de négatif." Pour elle, l'usage du mot "rouquin", serait également péjoratif car "il fait référence à un mauvais vin rouge. Et je n'ai pas envie que l'on parle de moi comme ça."