De 1947 à 1957, Christian Dior n'a eu que dix ans pour poser les fondements d'un style, révolutionner la mode contemporaine et édifier un empire. Le jeune Yves Saint Laurent, le discret Marc Bohan, l'exubérant Gianfranco Ferré, le flamboyant John Galliano, le moderniste Raf Simons puis la féministe Maria Grazia Chiuri ont, après lui, partagé un dialogue sans cesse renouvelé entre les racines d'un style et autant de visions personnelles de la couture.

Plongée dans les coulisses de l'exposition événement du musée des Arts Décoratifs consacrée à Christian Dior.
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A chaque nomination d'un directeur artistique chez Dior s'opère une rupture radicale, inscrite dans le respect de l'esprit fondateur: "Les femmes, avec leur instinct si sûr, ont dû comprendre que je rêvais de les rendre non seulement plus belles, mais plus heureuses." (Christian Dior et moi, 1957). Chacun de ces couturiers a réinventé ce champ lexical, fait d'élégance, d'opulence, de féminité. Cet équilibre fragile, entre évolution et révolution, entre respect et audace, a construit l'histoire de la maison. En réunissant le passé et le présent, les héritiers de Christian Dior, ont fait entrer son fondateur dans l'éternité.
Yves Saint Laurent: l'enfant rebelle
Il fut choisi, au milieu des années 1950, par Dior lui-même, qui aurait dit à Lucienne, sa mère: "Yves sera mon successeur." D'abord assistant modéliste, il est ensuite nommé responsable de tous les modèles de la maison, en 1957, suite à la mort soudaine du maître. Christian Dior lui avait appris l'essentiel.

Yves Saint Laurent dans les ateliers de la maison Christian Dior à Paris, en 1957.
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Comme son mentor, le jeune couturier est un amoureux du féminin. Très vite, il déploie son art en signant six collections. Il affirme ses partis pris et son regard acéré, fourbit ses armes et son talent. Sa première ligne "Trapèze" propose déjà une rupture: les modèles ignorent la taille, sont fluides et courts, ils permettent une vraie liberté de mouvement. C'est un triomphe.

La ligne Trapèze par Yves Saint Laurent pour Dior, 1958.
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Virtuose et précoce, adulé et charmant, le "petit prince de la mode" adopte les silhouettes de son prédécesseur pour en prolonger les coupes architecturées, en même temps qu'il préfigure les années 1960 et libère le corps.
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Le tailleur Baobab, issu de la nouvelle ligne signée Yves Saint Laurent pour Christian Dior, en 1960.
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Marc Bohan: le choix de la raison
Comme Christian Dior, c'est l'illustration qui a mené Marc Bohan à la haute couture. Dessinateur chez Patou, assistant modéliste de Robert Piguet, il est nommé directeur artistique de Christian Dior Londres avant de succéder à Yves Saint Laurent, en 1960: admirateur de Dior et de sa philosophie, ce passionné d'opéra, de peinture et de littérature allemande met pendant vingt-neuf ans sa création au service des femmes.

Marc Bohan dans les ateliers Dior en 1987, année où la maison fête ses 40 ans.
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En 1961, le "Slim Look" amincit la silhouette, avec sa jupe en biais, ses épaules naturelles, sa taille abaissée et son allure souple. En 1967, il lance une ligne de vêtements pour les bébés, puis pour les jeunes filles. En 1968, il recouvre les robes et les accessoires du logo Dior. Toujours effacé derrière le nom de Christian Dior, Marc Bohan a pour ambition d'installer la maison dans l'esprit du temps, sans excès et sans révolution, mais avec une vraie science de la coupe.

Une création Marc Bohan pour Christian Dior, 1965.
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Gianfranco ferré: baroque et flamboyant
Considérée un temps comme une pratique d'une autre époque, la haute couture revient en pleine lumière au moment où Gianfranco Ferré entre chez Dior, en 1989: le Milanais aux allures de Pavarotti, architecte de formation, suit les pas du fondateur dont il admire la construction du vêtement et le sens de l'équilibre.

Gianfranco Ferré au défilé Dior, Paris, 1989.
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Inspiré par la peinture (Picasso, Miro, Fontana), la musique (Vivaldi, Bach) et le cinéma (Godard, Fellini, Kurosawa), il rajeunit le monde de la couture, ajoute un brin d'exubérance au classicisme de la marque. Sa première collection, "Ascot- Cecil Beaton", décroche même le Dé d'or.

Défilé Dior Haute Couture à Paris, en 1994.
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Voici le Dior baroque et extravagant: les drapés sont sophistiqués, les traînes interminables et les décolletés vertigineux, le tout coupé dans des étoffes somptueuses, brodées de fleurs et d'ornements. Avec Ferré, la création est tournée vers le plaisir, celui de s'habiller et de se montrer.
John Galliano: punk couture
En 1996, la nomination de John Galliano fait l'effet d'une bombe. Britannique, né à Gibraltar, le créateur punk opère un tournant dans l'histoire de Dior, sur le point de fêter ses 50 ans. Le couturier-star transforme chaque défilé en superproduction hollywoodienne, véritable voyage entre les époques et les contrées les plus lointaines, et imagine une féminité exacerbée, joyeuse et exotique.

John Galliano préparant la collection Dior printemps-été 1996.
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Pourtant, la filiation est là: alors que le fondateur s'inspire, pour mieux les détourner, des robes Belle Epoque de sa mère, Galliano modernise ce look et cet esprit avec son indépendance et son excentricité créative, portée tour à tour par les guerriers massaïs, Madame Butterfly, Pocahontas ou Leigh Bowery...

Présentation de la collection Dior Haute Couture printemps-été 2010.
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Le créateur l'avoue, il n'a peur de rien en matière de style. Le succès est au rendez-vous: John Galliano est celui qui réenchante Dior. Sous son règne, le chiffre d'affaires de la maison est multiplié par trois.
Raf Simons: émotion minimaliste
En juillet 2012, Raf Simons organise son premier défilé pour la maison Dior, dans l'écrin d'un hôtel particulier tapissé de près de 1 million de pivoines, de mimosas, de roses et d'orchidées, ces fleurs si chères au coeur du fondateur et qu'il avait mises en scène dès sa première présentation, au mois de février 1947.

Défilé Dior Haute Couture printemps-été 2013 par Raf Simons.
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Le créateur minimaliste belge, ancien designer industriel, propose une nouvelle lecture de l'allure selon Dior, qui puise sa source dans une notion essentielle: l'émotion. Avec cet homme de l'ombre qui refuse le star-system, le tailleur Bar devient un smoking, et la silhouette de la femme-fleur est architecturée pour laisser le corps évoluer librement, l'air de rien.

Raf Simons et ses mannequins au défilé Dior automne-hiver 2015-2016.
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Raf Simons imagine une couture de la vie, subtile, qui invoque la délicatesse d'une toile impressionniste, la beauté de l'art abstrait ou des couleurs de l'artiste américain Sterling Ruby.
