Christian Dior est né en 1905, l'année où Val d'Or, le pur-sang d'Edmond Blanc, remporte les Eclipse Stakes à Sandown Park, en Angleterre. Edmond Blanc, l'héritier de la Société des bains de mer de Monaco, alias le "roi des courses", est l'un des rares propriétaires parvenant à faire triompher des couleurs françaises (casaque orange et toque bleue) sur la terre promise du turf. Christian Dior a 15 ans à la mort d'Edmond Blanc. Marcel Boussac rachète une grande partie de l'écurie Blanc, et devient le nouveau roi des courses. Christian Dior a 42 ans, en octobre 1946, quand Marcel Boussac, euphorique après la victoire de sa pouliche Caracalla dans le prix de l'Arc de Triomphe, offre au couturier la possibilité de créer sa propre maison.
Cinq mois après le défilé inaugural de février 1947, la première collection New Look confirme Christian Dior comme prince de la haute couture. Au même moment, sur l'hippodrome de Chantilly, Corteira offre à Marcel Boussac son troisième prix de Diane. La jonction est faite. A travers Dior, Boussac retisse le lien entre les courses et la mode, le sport et l'élégance. Car de tout temps, les couturiers parisiens ont dévoilé leurs modèles sur les hippodromes. Ces lieux de résurgence de l'Antiquité des jeux ont longtemps été la vitrine de toutes les mondanités politiques et artistiques, le théâtre vivant des gloires, des faillites, des drames et des épopées des grands de ce monde : les patrons.
La mode, un incendie perpétuel
En ce jour béni de la Libération des courses, comme pour la fêter, sort chez l'éditeur Rizzoli l'un des plus importants ouvrages jamais consacré à la mode. Important parce que c'est la mode vue d'en haut, de cet endroit où, comme le dit si justement John Galliano, "ça commence à devenir vraiment intéressant". Un livre sur la tête et tout ce qui la couvre, l'habille et l'honore. Stephen Jones signe cet ouvrage, lequel est beaucoup plus que le catalogue de l'exposition qui devait se tenir au musée Dior de Granville.
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Stephen Jones est le modiste attitré de la maison Dior, depuis l'arrivée de John Galliano, en 1996. Ils étaient à l'école ensemble, et à la façon dont Jones raconte leur intronisation dans le saint des saints, on dirait deux voyous prisonniers d'un coffre-fort d'où ils rêvent de ne plus jamais sortir. Ils seront les créateurs de la plus sensationnelle résurrection de cette marque, qui n'aura d'ailleurs jamais cessé de renaître de ses cendres. La mode est un incendie perpétuel.
Tous en chapeau
A l'heure où le sinistre masque cherche à envahir notre paysage social, et prétend même s'immiscer dans la mode, le livre de Jones, tout en capelines, canotiers, bibis, bonnets, bérets, cache-chignons et tonkinois, nous montre à quel point le masque est le contraire du couvre-chef. Là où le masque dissimule, désinhibe, libérant l'odieux Joker qu'il y a en nous, le chapeau révèle, oblige, hausse les traits de notre souveraine personne.
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Christian Dior a 52 ans quand, le 24 octobre 1957, jouant aux cartes en compagnie d'autres curistes de la station thermale de Montecatini, en Italie, il meurt. C'est le commencement d'un steeple-chase industriel qui va voir en quelques décennies l'empire Boussac s'effondrer, Jean-Luc Lagardère récupérer ses chevaux, avant de chuter à son tour à la dernière haie, et laisser son fils Arnauld refiler l'écurie à l'Aga Khan.
Quelques années plus tard, n'ayant plus d'empire que l'immensité de ses dettes, l'héritier malhabile fait appel à Bernard Arnault, qui, s'étant emparé d'un nez, en 1984, de la maison Dior, accepte de pourvoir à ses besoins de dilettante. Mais là où ça devient le plus intéressant, c'est qu'il est question que Xavier Niel reprenne Paris Turf, jadis propriété de Marcel Boussac. Niel nouveau roi des courses ? Il a le pedigree pour les tirer du marasme. On se réjouit de voir toute la famille à Chantilly, pour le prix du déconfinement de Diane, et donc en chapeaux Dior, of course.
