J'ai eu une enfance très banale. On m'a lu des contes qui se terminaient par "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants". Comme la majorité des petites filles, j'ai promené mes poupées dans des landaus. J'ai langé et nourri des bébés en plastique. Ces jeux m'ont très tôt appris à considérer qu'être femme c'est avant tout être mère. Dans ma famille, il n'y avait qu'une voie envisageable, balisée par les générations précédentes: le mariage et la fondation d'un foyer. Ce mode de vie traditionnel n'a jamais été imposé de manière agressive ou militante, c'était tout simplement la norme. Mes parents ne semblaient pas pouvoir envisager que l'on puisse cheminer autrement, que leur mode de vie n'allait pas forcément de soi.
"Hé bien moi, je ne veux pas d'enfant"
Ils n'espéraient pas me voir cantonnée à un rôle de mère au foyer, ils partaient simplement du postulat que je voudrais forcément devenir mère un jour. J'ai intériorisé cette idée jusqu'à l'adolescence. Vers 17 ans, j'ai pourtant commencé à avoir des doutes. À cet âge, mes amies et moi évoquions sans cesse nos vies futures, nos espoirs et nos souhaits. Elles voulaient toutes faire des métiers très différents, d'infirmière à géologue, et vivre aux quatre coins du monde. Pourtant, chez chacune prévalait la même certitude absolue, le même but ultime, celui de fonder une famille. Leur conviction trouvait un écho très fort en moi. Elle résonnait intimement. Je me disais: "Hé bien moi, je ne veux pas d'enfant." Cette certitude profondément enracinée, j'ai décidé assez rapidement de l'assumer et surtout de la verbaliser.
Comme un défi, je me suis lancée un soir de Noël. J'avais tout juste 18 ans. Attablés devant la bûche, nous discutions de la grossesse d'une cousine. J'ai soudain lancé, péremptoire: "Moi, je n'aurai pas d'enfant". Cette façon maladroite de prévenir mes parents était peut être au fond une manière de leur imposer ma volonté sans leur laisser l'opportunité de dialoguer avec moi, de les mettre devant le fait accompli. Autour de la table, la stupeur a rapidement fait place aux remarques acerbes. J'étais une "provocatrice", une "ado mal dans sa peau" qui ne savait pas ce qu'elle disait. Sur la forme, ils n'avaient pas tout à fait tort mais derrière cette déclaration certes abrupte il y avait surtout la volonté de me démarquer de cette famille confite dans ses certitudes.
"J'essayais de me persuader que ce n'était qu'une étape, que je changerais d'avis"
Pendant les années qui ont suivi j'ai oscillé entre attitude revendicatrice et sentiment de culpabilité. Face à mes amies, je jouais les esprits libres mais dans le fond je m'en voulais de décevoir mes proches. Au fond, je voulais plus que tout être dans la norme. La société nous conditionne tellement à considérer l'instinct maternel comme naturel qu'on s'estime fautive si on ne le ressent pas. Cela me rendait triste. Je tentais en permanence de museler cette certitude en moi. J'essayais de me persuader que ce n'était qu'une étape, que je changerais probablement d'avis -après tout, c'est ce que tout le monde me disait-, tout en clamant l'inverse. Cette quasi schizophrénie m'épuisait. Avec Louis, mon premier petit ami sérieux, j'ai tenté de me projeter, de m'imaginer dans une vie de famille. Sans succès.
Tout n'était pas si négatif. J'ai rapidement réalisé que ce non désir de maternité m'épargnait une énorme pression. Entre 25 et 35 ans, il faudrait cocher toutes les cases, correspondre à l'image de la femme épanouie, ce fantasme de la jeune mère dévouée mais toujours amoureuse de son mari et qui réussit dans son travail. Mes copines désespéraient déjà de ne pas trouver le père de leurs futurs enfants. Moi, je m'éclatais. Je vivais à 100 à l'heure. Je multipliais les aventures amoureuses, j'étais de toutes les fêtes, j'accumulais les excès. Je ne me disais jamais: "Attention, il faut que je me calme, que je trouve un compagnon pour fonder une famille."
"L'idée d'une stérilisation fait son chemin"
C'est pourtant à ce moment là que j'ai rencontré Édouard. Très vite, je lui ai expliqué que je ne comptais pas avoir d'enfant. Nous en avons longuement discuté. L'idée qu'il n'y aurait que nous deux a bien sûr soulevé de nombreux questionnements, sur notre futur, notre vision du couple. Peu à peu, ses doutes s'estompent pourtant. Il change petit à petit. Il se détache avec le temps du schéma de vie qu'il avait envisagé.
Aujourd'hui, il me dit préférer ne pas être père plutôt que de me perdre. J'ai conscience que cela peut toujours changer. En ce moment par exemple, la question de la contraception est un point de discorde entre nous. Je prends la pilule mais cela m'ennuie de plus en plus. J'ai constamment peur de l'oublier et je déteste infliger ce shoot quotidien d'hormones à mon corps. Je voudrais que la maternité ne soit même plus une possibilité. Je ne veux plus avoir à l'envisager. L'idée d'une stérilisation fait donc son chemin mais Édouard y est opposé. La radicalité, le côté irréversible de l'acte le rebute. Il estime important que je puisse changer d'avis. Même si dans l'intimité il me fait part de ses réticences et que nous ne sommes pas toujours d'accord, son soutien en société m'est cependant précieux. Je me sens épaulée, comprise. Il m'aide à assumer mon choix. Il prend mon parti lorsque l'on me critique ouvertement. Il n'hésite pas à défendre notre projet de vie sans enfant.
"Je n'ai pas cette envie de transmettre à tout prix, ni mes gènes, ni mon patrimoine, ni mon histoire"
Il faut dire que les réactions autour de moi sont souvent virulentes. Parfois, on me jette carrément au visage: "Tu ne veux pas d'enfant parce que tu as peur de grossir? D'avoir moins d'argent? De rater ta carrière?", comme si je conditionnais un potentiel bonheur à des contingences matérielles ou à un hypothétique avancement professionnel. Encore une fois, je trouve ces accusations très violentes.
Une femme qui ne veut pas être mère n'est pas forcément une intrigante, une égoïste ou une narcissique. J'aime ma carrière, mon compagnon et ma vie telle qu'elle est mais ces raisons n'expliquent pas à elles seules pourquoi je ne veux pas d'enfant. Ce choix comporte aussi une part plus indicible. Assumer un enfant, son bien-être et son équilibre, cela engage pour la vie. Je n'ai pas cette envie de transmettre à tout prix, ni mes gènes, ni mon patrimoine, ni mon histoire familiale. Pour moi, la filiation n'est pas la condition sine qua non du bonheur. Je pense être incapable de tout donner, "d'élever" un enfant dans la pleine acception du terme, de le prendre en charge de manière inconditionnelle. J'aurais trop peur de mal faire, de lui nuire par mes manquements et mes erreurs. C'est une lourde responsabilité que je ne suis pas prête à assumer.
"On veut me faire croire qu'un jour je serai submergée par la force de l'instinct maternel"
Hors de question donc d'accepter sans broncher les perfides: "Ça changera" ou "Fais attention à l'horloge biologique!". Il y a une volonté d'infantilisation et une misogynie folle dans ce discours. La société semble estimer que la parole que je porte n'est pas réfléchie, n'a pas valeur d'affirmation en soi. Beaucoup me traitent comme si je n'étais pas capable de savoir ce qui est le mieux pour moi, ce que je veux vraiment.
On veut me faire croire qu'un jour je serai submergée par la force de l'instinct maternel, par une vague qui balayera ma volonté. Il est insupportable de renvoyer en permanence la femme à sa nature biologique, comme si le désir d'enfant était intrinsèque, l'envie de materner spontanée. Je rejette cette idée, tout comme je refuse que mon absence d'envie soit analysée. Je n'ai pas de trauma d'enfance. J'aime mes neveux et nièces. Je ne revendique rien, je ne porte aucun étendard. Tout ce que je demande, c'est qu'on cesse de me juger, que mon non désir d'enfant ne soit tout simplement plus un sujet de débat .
