Tout a commencé par ce couple d'amis qui a décidé de faire deux séances de sport par jour depuis le début du confinement. Puis cette copine, qui vous a expliqué prendre enfin le temps de méditer quotidiennement. Au fil des visites sur les réseaux sociaux sont ensuite apparus les parents créatifs dont les enfants ne semblent jamais s'ennuyer, les heureux du ménage qui se demandent ce qu'ils pourraient bien faire après avoir trié leur bibliothèque par couleur et dépoussiéré le grenier, les exaltés qui se réjouissent d'avoir déjà lu tant de livres en écoutant de l'opéra et les heureux confinés, plus inspirés et sereins que jamais. Pendant ce temps : vous travaillez, vous pleurez, vous angoissez, vous débordez... Et si vous disiez stop ?

Le (mauvais) rôle des réseaux sociaux

"Mais vous êtes super angoissants là avec vos programmes de lectures, de sport, de méditation, d'atelier de cuisine et de centre de loisirs pour enfants ! Je me sens grosse ratée du confinement maintenant !". Ce cri du coeur, Illana Weizman le pousse le 16 mars sur son compte Twitter, alors que le confinement n'a pas encore officiellement commencé. La sociologue est à l'origine du hashtag #MonPostPartum qui dénonce les ravages des réseaux sociaux sur l'estime de soi des jeunes mères. Une semaine après, elle s'exprime à nouveau dans un tweet rageur, écrit en majuscule, témoignant avoir "envie de chialer sous un plaid avec un paquet de cookies" plutôt que "de faire du yoga ou du crossfit à distance". En une semaine de confinement, l'inquiétude a laissé place à la colère.

"C'est l'injonction de toutes ces publications qui m'a rendue folle, explique Illana Weizman. C'est un matraquage. Même si la volonté initiale est de partager des anecdotes et des conseils, leur réception est très violente". Que l'on continue de travailler à l'extérieur, que l'on soit contraint de travailler de chez soi avec un enfant en bas âge comme Illana Weizman ou que le confinement rime avec inactivité professionnelle, les invitations à "faire" peuvent créer les mêmes angoisses. "Ces gens qui vivent leur meilleure vie, qui ne sont pas stressés et arrivent à relativiser, je les envie", confie Jade, 24 ans.

Les conséquences de la comparaison

La jeune femme, à fleur de peau depuis plusieurs semaines, enchaîne les insomnies, terreurs nocturnes et journées sur le canapé à "jouer au Sims, essayer de dormir et regarder des films ou séries". "Avant, poursuit-elle, je m'auto-persuadais que les gens faisaient un tas de trucs parce qu'ils avaient le temps. Là, on est tous dans le même bateau, on a la même quantité de temps et pourtant je ne fais pas mieux que d'habitude. J'ai l'impression d'être une grosse nulle car la comparaison avec les autres est encore plus forte".

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"Il faut savoir que tout individu a tendance à se comparer aux autres. C'est ce qu'on appelle la comparaison sociale, analyse Carla De Sousa, psychologue clinicienne formée aux TCC (Thérapies Comportementales et cognitives) et psychothérapeute. On se compare en général à des gens qui nous ressemblent. Si l'on estime que l'individu, dans son comportement, est supérieur à soi, la comparaison est ascendante : elle détériore l'image de soi, alimente le sentiment d'échec et la dévalorisation alors qu'une comparaison descendante améliorerait le bien-être de soi". Par ailleurs, la psychologue souligne que le repli sur les réseaux sociaux, que l'on publie ou que l'on consomme des images, "est une façon d'éviter la réalité. Plutôt que de se préoccuper de son soi intérieur, on se centre sur les autres et on reste dans l'évitement de nos émotions négatives".

Le réflexe de l'autruche

Sarah Zerbib, également psychologue clinicienne, invite donc à "cultiver son jardin, valoriser le voyage vers l'intérieur. La réponse que nous avons face à cette situation de stress est celle du 'faire'. Or, le yoga ou la méditation par exemple ne devraient pas faire partie d'une to do list. Certaines personnes ne seront jamais sensibles à ces disciplines mais n'en ont pas moins de valeur". Si pour certains, le confinement s'accompagne d'angoisses, il s'agit de se demander "ce qui fait sens pour nous" plutôt que de chercher à imiter son voisin. "Par exemple, certains se feront du bien en démarrant un grand ménage car faire le vide, c'est remettre à plat, c'est faire un ménage psychologique, illustre la psychologue. Pour d'autres, le bazar a du sens. Il faut donc avoir beaucoup de douceur et de tolérance envers soi".

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"Il y a tellement d'activités à faire mais je n'ai aucune envie de lire ou d'étudier et je me sens coupable de ne pas profiter de ce temps-là pour le faire", témoigne ainsi Jeanne(1), 22 ans, colocataire de Jade pendant le confinement. "L'exemple qu'on lit partout, c'est que Shakespeare aurait écrit Le Roi Lear alors qu'il était en quarantaine à cause de la peste, rapporte Illana Weizman. Comme si on devait profiter de ce confinement pour créer des chefs d'oeuvre mais moi, il y a des journées où je ne peux absolument rien faire !". Même son de cloche pour Vincent, 25 ans : "Je suis trop stressé par ma santé pour pouvoir ou même avoir l'envie de faire quelque chose".

Eviter le sentiment de culpabilité

Cette injonction au "faire", qu'Illana Weizman désigne comme "une dénégation du rien", n'étonne pas Sarah Zerbib pour qui "faire, c'est être un agent performant, ce qui est valorisé par notre société capitaliste". Dans cette société, "la paresse est honteuse et presque taboue", approuve Guillaume Podrovnik, réalisateur d'une série sur Arte consacrée à la procrastination(2) . "Cette angoisse du vide n'est pas spécifique à la période, ajoute-t-il, mais il ne faut pas confondre paresse et procrastination. Procrastiner consiste à remettre à plus tard ce qu'on pourrait faire le jour même. Ce n'est pas nécessairement de la flemme. C'est plutôt inventer des excuses, notamment à soi-même, pour ne pas faire quelque chose de précis. Et cela demande parfois beaucoup d'efforts !". À ses yeux, la paresse est donc "une forme légère de résistance" et la procrastination, un art. Car "l'idée que le procrastinateur est malin" subsiste. "Il est perçu comme une sorte de héros, qui s'y met au dernier moment mais s'en sort toujours avec brio voire avec panache".

Si, comme pour Jade, à cette culpabilité de ne "rien" faire s'ajoute la pression de "ne pas savoir, de ne rien pouvoir prévoir", la psychologue Carla De Sousa encourage à "se concentrer sur le maintenant. Quelles sont mes ressources, quelles sont mes forces, qu'est-ce qui me ferait du bien ?". Surtout, comme le souligne avec douceur la psychologue, rappelez-vous "qu'écouter les oiseaux et prendre le soleil, c'est déjà faire quelque chose".

(1) Le prénom a été modifié.

(2) "On verra demain : excursion en procrasti-nation", série disponible sur le site d'Arte