Ouvrir l'armoire, attraper une culotte, un soutien-gorge, une paire de chaussettes. Boutonner son pantalon, enfiler une blouse légère et, agacée, la retirer pour changer de soutien-gorge : les bretelles n'étaient pas assorties ou la couleur trop voyante sous le voile de coton. Le 17 mars 2020, les mesures de confinement sont venues bousculer ces habitudes. Comme le révèle une étude sur l'hygiène corporelle et vestimentaire des Français confinés menée par l'IFOP et parue début avril, le nombre de femmes ayant abandonné leur soutien-gorge a plus que doublé depuis le début du confinement, passant de 3 % à 8 % en un mois. Comment expliquer ce brusque changement ? Pourquoi ces femmes portent-elles un soutien-gorge habituellement si elles l'abandonnent volontiers une fois cloîtrées chez elles ?

Une question de regard plus que de confort

Contrairement aux idées reçues, il semblerait que les arguments du confort et du soin de la poitrine, souvent avancés, ne pèsent pas lourd face à celui du regard d'autrui... "Dans le détail, c'est d'ailleurs dans les rangs des femmes ne souffrant pas du regard des autres que cette pratique [du no bra] est la plus élevée : 12% des femmes vivant seules n'en portant plus, contre 5% des femmes confinées en couple avec deux enfants", révèle l'étude Ipsos. "Vous savez, c'est vite résumé : pas de sorties, pas de soutif", expédie Véronique. Mais pourquoi se sent-elle plus à l'aise avec un soutien-gorge que sans à l'extérieur de son domicile ? "Le fait de faire un 95C, d'avoir 54 ans et le regard des hommes", répond-elle sur le ton de l'évidence. Or, si l'on s'en tient à la théorie, ni la taille de sa poitrine, ni son âge, ni le mécontentement d'un individu ne peuvent contraindre une femme à porter un soutien-gorge. Pourtant, le fait de s'en défaire semble représenter un défi difficile pour celles qui s'y essaient.

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"À l'extérieur, je n'arrive pas à m'en passer à cause du regard des autres, principalement des hommes", témoigne Mathilde, 30 ans, qui porte du 90B. "On a tous en tête cette image de la poitrine qui ne devrait être ni trop haute, ni trop basse, bien ronde. Par conséquent, même sur mon balcon, je ne suis pas forcément à l'aise sans. C'est lié à la peur que quelqu'un puisse s'en apercevoir, alors qu'en terme de confort, je préférerais ne pas en porter", poursuit-elle.

À 35 ans, Lucie* qui porte habituellement du 95F a également délaissé ses soutien-gorge depuis le début du confinement. "Quand je sors faire des courses, je me moque du regard des gens. Il n'y a plus la notion de cercle social qui pourrait faire une réflexion, confie-t-elle. Par contre, j'en mets pour les entretiens d'embauche que je fais en visioconférence". Il faut dire que la seule fois où Lucie a laissé ses seins libres au travail, les remarques de ses collègues (des femmes) ont fusé : "Ils sont plus bas non ? Quel culot, ça devient sexy. On ne voit que ça! Moi ils sont petits, je peux, mais toi c'est tout de suite très sex avec tes gros seins, fais gaffe".

Enfin libre(s) ?

Sous couvert de bienveillance et de regard de l'autre, il serait donc conseillé aux femmes d'envelopper leur poitrine ? "Rappelons que lorsqu'une femme se prépare à sortir, elle sait qu'elle sera jugée, évaluée, convoitée, voire agressée. Depuis l'aube des temps, les femmes ont intégré le fait d'être scrutées quand elles apparaissent dans l'espace public, elles ont appris à vivre avec ce souci permanent de l'apparence", souligne dans L'Obsla philosophe Camille Froidevaux-Metterie, qui vient de publier une vaste enquête consacrée à la poitrine des femmes intitulée Seins : En quête d'une libération. Pas étonnant donc que le confinement soit une période propice à adopter le no bra. "C'est au fond la première fois que nous nous retrouvons seules face à nos corps, à pouvoir en faire ce que nous voulons", résume-t-elle.

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Et si Caroline, 47 ans, 95D, affirme que le soutien-gorge est un indispensable, c'est avant tout pour des raisons de confort, à titre individuel. "Je peux être sans culotte mais pas sans soutif ! Sinon, je n'aime pas la sensation de mes seins qui pèsent (...). Je trouve ça très désagréable, comme si cette partie de moi échappait à mon contrôle... Par contre, je sais que certain.e.s trouve ça indécent [de ne pas en mettre] et je ne comprends pas pourquoi. Encore un truc pour opprimer les femmes", assène-t-elle. Qu'en est-il réellement ? Le soutien-gorge a-t-il été pensé comme un instrument d'oppression ou un accessoire de confort, libérant le corps compressé des femmes ?

Petite histoire du soutien-gorge

"C'est une longue histoire, démêle Denis Bruna, historien des modes et du vêtement, conservateur en chef au Musée des Arts décoratifs de Paris et auteur de Histoire des modes et du vêtement. Pendant longtemps, on pensait que le premier soutien-gorge avait été créé vers 1870, période à laquelle des brevets ont été déposés pour trouver une alternative au corset". Or, en 2012, sont découverts en Autriche "des soutien-gorge datant du milieu du 15e siècle, très proches de ceux utilisés dans les années 1960-70 : simples, souples, avec deux bonnets séparés".

Le terme même de "soutien-gorge", lui, apparaît pour la première fois à la fin du 19e siècle dans les catalogues commerciaux des grandes enseignes. "Il s'agit bien d'une pièce de lingerie, d'un sous-vêtement au même titre que le slip mais qui a pour fonction de façonner le corps", précise Denis Bruna. Le corset s'allonge jusqu'à l'apparition de la gaine en 1920. "La poitrine se trouve alors découverte, il faut donc la couvrir. On ne veut pas, a priori, la voir nue".

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S'en suivent des décennies d'évolution de formes et de matières pendant lesquelles on cherche, de manière cyclique, à dessiner la poitrine voire à la mettre outrageusement en avant (années 1920, 1950) ou à la gommer (années 1930, 1960-70). "Les années 1980 marquent le retour de la silhouette sculpturale, avec l'idéal de la femme dynamique, la working girl qui n'en délaisse pas pour autant sa féminité", poursuit Denis Bruna. La tendance se poursuit dans les années 1990, avec l'invention du Wonderbra en 1994 et l'apparition des push-ups, double push-ups, triple push-ups... "À coques rigides, ils sont rembourrés avec de la mousse et ne présentent aucun motif, aucune décoration ni dentelle, souligne Denis Bruna. Le soutien-gorge doit être absolument lisse pour être le plus invisible possible. Aujourd'hui, on est encore dans cette mouvance avec le développement du shapewear (lingerie amincissante, NDLR) depuis 2010".

Un accessoire sculptant

Loin de se contenter de soutenir les seins, le soutien-gorge s'avère donc être un "outil" qui modèle le corps : selon une norme, diront certains, pour suivre la mode, diront d'autres, l'une étant en réalité dictée par l'autre. Cela n'en fait pas un accessoire à jeter à tout prix. "Le vrai problème des soutien-gorge que l'on trouve sur le marché, c'est qu'ils uniformisent les seins", remarque Camille Froidevaux-Metterie. Une nouvelle ère semble toutefois s'ouvrir avec la multiplication des soutien-gorge sans armatures, triangles et autres bralettes (brassières) qui constituent pour certaines la première étape d'un apprivoisement de leur propre poitrine, enfin autorisée à afficher une autre forme que l'idéal élimé et si peu représentatif des seins symétriques en forme de petites pommes.

* Le prénom a été modifié.