C'est le branle-bas de combat dans les salles de sport. Chacun saisit les armes de son choix -altères, élastiques ou kettlebell- en espérant décrocher à temps le corps de ses rêves. "Le décompte a commencé en février, plaisante Sonia, 35 ans. J'ai imaginé mon propre bikini challenge : trois séances par semaine de cardio/musculation et une session dédiée au galbe de mes fesses."
La jeune femme s'entraîne au Cercle de la Forme, une salle parisienne. Elle y remarque une affluence croissante depuis le début du mois. "C'est toujours pareil. Les beaux jours approchent et tout le monde se rue à la salle en espérant corriger le tir."
L'obsession du
Maya, 24 ans, a elle aussi décidé de prendre ses fesses en main. "Je ne suis pas spécialement motivée par l'échéance de l'été. La musculation, c'est toute l'année pour moi." Inscrite au social sport club parisien La Montgolfière, elle se rend deux fois par semaine à un cours dédié aux fesses, le bien nommé Pilates Booty, dispensé par la coach Julie Pujols Benoit. "C'est un mélange de Pilates et de musculation des fessiers. Mon but est de me sculpter une taille fine et un cul bombé", explique Maya.
"Aujourd'hui, le galbe doit marquer une rupture radicale avec des cuisses au contraire très fines, comme le reste de la silhouette (excepté éventuellement les seins), ainsi que des hanches assez étroites, explique le sociologue Jean-Claude Kaufmann dans La guerre des fesses (éd. JC Lattès). Le petit galbe ne doit se fixer que sur les fesses stricto sensi. Le mot sculpture n'est donc pas exagéré ici pour réussir ce prodige, car ce schéma idéal n'a rien de naturel et s'oppose à la logique anatomique ancestrale."
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Fesses plates vs fesses bombées
En parcourant les forums sur le sujet, on observe que deux modèles s'affrontent, celui de la fesse discrète contre celui de la rondeur revendiquée. "Quand je grossis, je prends tout dans les fesses. Je voudrais perdre pour cet été, help me", se désespère l'une. "T'as bien de la chance, moi, je prends dans le ventre et j'ai la fesse plate", lui répond une autre. Dans les vestiaires aussi, les deux camps sont aisément différentiables. Si certaines s'évertuent à choisir un legging galbant pour contenir leurs rondeurs, d'autres au contraire recherchent la couleur et la forme qui mettront le postérieur en valeur. "Le tout est de ne pas avoir la fesse molle", m'explique Marion, 27 ans, ancienne sportive de haut niveau.
"'Galbées' est le nouveau terme magique et tendance, qui fait florès dans les médias, désignant une courbe bien marquée mais sans graisse ni volume excessif, détaille Jean-Claude Kaufmann. Les fesses galbées sont donc partout, spécialement dans les conseils d'exercices physiques. Ou dans une légère variante elles doivent être bombées et sexy. La fesse bombée est une fesse sexy, d'une beauté accrochant le regard, surtout celui des hommes." Une vision qui correspond aux canons de notre génération comme Beyoncé, Rihanna ou Kim Kardashian, dont les courbes plantureuses imposent la différence dans une société qui valorise les corps filiformes.
Ce galbe trouve sa limite dans les pages en papier glacé des magazines, où la minceur trône toujours en haut de la montagne des diktats esthétiques. "Dans les dossiers 'spécial minceur' avant l'été, les fesses bombées ont disparu, le galbe a été gommé au profit de la ligne, les fesses elles-mêmes semblent s'être évaporées", reprend le sociologue. Une schizophrénie qui n'entame pas la motivation des femmes rencontrées. "À chacune de choisir son camp", estime Maya.
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Une lutte qui ne se fera pas sans douleur
Au CMG, chez Neoness ou au Cercle de la Forme, les cours d'abdos fessiers font salle comble. "Ce sont principalement des femmes qui viennent", explique Pierre, coach sportif. Elles sont nombreuses à venir se battre contre la culotte de cheval, un amas graisseux localisé sur les hanches, les fesses et les cuisses. Un combat difficile, "car les femmes produisent des hormones qui peuvent favoriser la rétention d'eau et la prise de poids localisée dans la partie inférieure du corps", décrypte Pierre.
A l'Usine Sports Club, le cours de Fessiers 3D se concentre sur les muscles des fesses à l'aide d'élastiques ou de glidings, des disques à placer sous les pieds ou les mains pour des exercices de musculation par glissement au sol. Chez La Montgolfière, la séance de All 4 the butt promet "la meilleure recette pour provoquer des torticolis sur la plage".
Les exercices s'articulent en bootcamp, un parcours façon commando. Avant même le début de l'entraînement que nous testons, l'une des élèves préfère quitter la salle, déjà découragée. Les exercices s'enchaînent, les muscles tremblent pour travailler le grand, le moyen et le petit fessier. "Je ne pensais pas qu'on pouvait ressentir autant de choses dans les fesses", s'étonne le seul garçon du cours. "On ne lâche rien !", encourage le coach. Dans la douleur, une solidarité se met en place entre les élèves. "Allez, c'est pour la bonne cause", me sourit une jeune femme.
Bouger pour prendre confiance en soi
On aimerait prendre de la hauteur vis à vis des standards en cours et se dire qu'on va au sport uniquement pour se maintenir en forme, mais, comme le souligne Jean-Claude Kaufmann, dans une société où la culte du corps gagne du terrain, celui-ci "est désormais le point central pour constituer l'estime de soi. L'image de soi ne se construit pas dans le seul face-à-face avec le miroir mais sous le regard des autres."
Certains cours de sport se targuent d'ailleurs d'utiliser les cours de fessiers pour aider les participantes à retrouver confiance et estime de soi. Au Carreau du Temple à Paris, la Booty Therapy se veut un outil pour dépasser sa timidité en bougeant ses fesses et son bassin. Le concept, développé par l'association Les Ambianceuses, s'inspire des danses traditionnelles d'Afrique de l'Ouest, du Kuduro, du Coupé Décalé ou encore du Ragga Dancehall. "On se moque bien des conventions et des diktats de beauté, explique la brochure du site. Grandes Girafes ou courtes-sur-pattes, XS et XXL, blondes ou brunes, blanches ou noires en passant par café au lait, grosses fesses ou planche à repasser", toutes sont les bienvenues.
A la Pink School, on pratique le twerk, une danse inspirée du hip-hop qui consiste à secouer les fesses en position debout ou accroupie. Virginie, 28 ans, a reçu un cours pour son anniversaire. "J'ai pris du plaisir à danser de manière provocante. On se sent tellement bête au début que lorsque les verrous tombent, c'est jouissif." Mais le but est aussi de se muscler. "Bouger les fesses sans mobiliser le reste du corps, c'est physique. C'est un peu l'équivalent de faire des abdominaux... mais dans le dos." Elle ajoute, pas peu fière : "Je me sentais ridicule parce que j'ai des fesses plates. Mais la prof m'a dit que je me débrouillais très bien."
D'objet de torture à outil de confiance en soi, peut-on espérer faire la paix avec son derrière ? Si son livre encourage à prendre de la distance avec la construction sociale de la beauté, Jean-Claude Kaufmann assure que "le conflit fait encore rage pour définir si on doit diminuer ou augmenter le postérieur. Partout, on charcute les chairs, mais pas dans le même sens. Selon le canon de beauté en vigueur, ici l'on retire de la graisse par liposuccion, et là au contraire on en introduit par injection." La solution serait peut-être que chacun apprenne à s'occuper de ses fesses.
