Il y avait la reine des visites d'Etat et la reine du temps privé. Avec des hobbys bien différents. Lors de ses visites officielles en France, Elizabeth II a passé beaucoup de temps dans les musées et les opéras. Pendant ses trois séjours privés, en revanche, elle a privilégié les châteaux et les chevaux, son animal préféré. Une façon de dévoiler ce qu'elle préférait de la culture française. Diplomates, les présidents français ont peu à peu adapté leur programme, afin de contenter Sa Majesté.
La princesse Elizabeth, qui parle un français exquis grâce aux leçons de sa gouvernante, la vicomtesse belge Marie-Antoinette de Bellaigue, donne une idée de ses préférences lors de sa première visite officielle à Paris, en 1948. Le 15 mai, la jeune femme de 22 ans, majeure depuis seulement un an, découvre le château de Versailles. La voilà dans les appartements du XVIIe siècle, dans les salles de l'Entente cordiale, dans l'attique nord, où sont exposés des tableaux représentant l'histoire des visites rendues par la reine Victoria à Louis-Philippe. Devant un portrait de son grand-père George V, puis dans la galerie des Glaces, elle s'arrête un instant, comme épatée. Au conservateur du château, elle confiera : "Je suis heureuse de voir enfin ces lieux auxquels je rêvais dans mon enfance." Lors du même voyage, la princesse exprime le désir... d'assister à une représentation des Mains Sales, la pièce de Jean-Paul Sartre, au théâtre Antoine, à Paris. Une trentaine de places sont réservées par l'ambassade, qui tente dans le même temps de dissuader Son Altesse de s'y rendre. En pleine guerre froide, cette marque d'intérêt pour un philosophe marxiste, qui tente alors d'imaginer une troisième voie à gauche entre le réformisme et le stalinisme, risquerait de causer un incident diplomatique. D'autant qu'il n'est pas d'usage que la famille royale donne un avis politique. Devant l'insistance de ses diplomates, la princesse renonce. On ne l'y reprendra plus. Désormais, ses sorties nocturnes parisiennes auront le plus souvent lieu à l'opéra.
Lors de sa seconde visite à Paris, la première en tant que monarque, du 8 au 11 avril 1957, Elizabeth II retourne en revanche au château de Versailles, où elle change de tenue dans la chambre de Marie-Antoinette. Le président René Coty lui fait donner un somptueux banquet dans la galerie des Glaces. Au préalable, le service du protocole britannique a prévenu que la reine mange de tout, sauf du caviar, des huîtres et des coquillages. On lui sert du suprême de bécasse et du cardinal des mers armoricaines. Le surlendemain, le dîner a lieu au Louvre, dans la salle des cariatides, où un escalier a été spécialement percé sous la voûte Sully, pour faciliter le service. Des tableaux de Rubens et de Vermeer, préférés à la Joconde, ont été disposés dans la salle. A cette occasion, la reine s'étonne qu'on lui propose du "hérisson périgourdin au nid", avant d'être informée qu'il s'agit d'un foie gras. Elle goûte tellement le mets qu'on lui servira ensuite du foie gras à chacune de ses visites en France.
Experte des chevaux
Foie gras, Louvre et Versailles... Les visites d'Etat de la reine à Paris se suivent et se ressemblent souvent. A l'inverse, quand elle se rend en France en privé, ce qui lui arrive à trois reprises, la souveraine s'adonne à d'autres passe-temps. Du 26 au 29 mai 1967, Elizabeth II visite huit haras de Sarthe et de Normandie. A cette occasion, elle séjourne au château de Sassy, dans l'Orne. Vingt ans plus tard, en mai 1987, elle visite de nouveau plusieurs haras normands, dont celui d'Alec Head, un ami de la famille royale, et se promène à Deauville (Calvados), le temps d'un week-end. "Ce qui m'a sidéré, c'est sa connaissance du cheval, des modèles de chevaux et de leurs origines. Elle pouvait parler pendant des heures de leurs pedigrees", se souviendra Philippe Augier, le maire de Deauville, qui l'a approchée. Les chefs d'Etat ont toujours tenté d'intégrer dans leur programme de visites des événements liés au cheval. Le 16 mai 1972, lors de sa deuxième visite d'Etat en France, le président Pompidou organise une soirée de gala au Champ-de-Mars, à Paris, lors de laquelle les cavaliers militaires du Cadre noir de Saumur effectuent une démonstration. La monarque est conquise. Durant le même séjour, elle se rend aux courses à l'hippodrome de Longchamp puis, le 18 mai, dans le village des Baux-de-Provence, dans les Bouches-du-Rhône. La reine y est accueillie par un pur-sang du club hippique, qu'on a entraîné à lui faire la révérence. Las !, Sa Majesté, entraînée par les officiels, ne remarque pas la prouesse. Le 6 avril 2004, pendant la quatrième visite d'Etat de la reine, la présidence française propose un nouveau spectacle du Cadre noir, dans la caserne des Célestins de la Garde républicaine.
Un autre des plaisirs français d'Elizabeth II était de visiter les châteaux médiévaux qui parsèment notre pays. En 1979, elle s'octroie une virée privée dans la région des châteaux de la Loire. Entre le 24 et le 26 octobre, elle admire le château de Chambord (Loir-et-Cher), celui de Chenonceaux (Indre-et-Loire), en présence d'Anne-Aymone Giscard d'Estaing, épouse du chef de l'Etat français. Puis elle se rend au château d'Epoisses, aux hospices de Beaune et à la basilique de Vézelay, dans l'Yonne. Déjà en 1972, elle avait tenu à visiter le palais des Papes à Avignon et avait confié au conservateur que sa mère, la reine consort Elizabeth, lui avait souvent parlé de cet édifice, siège de la chrétienté au XIVe siècle.
Maison de la Violette
Amatrice de floriculture, la monarque avait aussi pris pour habitude de déambuler aux marchés aux fleurs français, dont elle s'émerveillait de la beauté. Dès 1948, la jeune princesse se promène avec le prince Philip au marché de l'île de la Cité. Neuf ans plus tard, en 1957, elle arpente le marché aux fleurs de la Grand'Place de Lille. Puis en 2004, de passage à Toulouse, elle se rend à la Maison de la Violette, une boutique spécialisée située sur une péniche. Hélène Vié, la commerçante, a la surprise de la voir débarquer... entièrement habillée en violet. Pour sa dernière visite d'Etat, en 2014, les officiels français lui proposent de revenir sur l'île de la Cité, et la mairie fait une exception à sa politique de ne jamais donner à des lieux publics le nom d'une personnalité vivante : le marché aux fleurs s'appellera dorénavant Elizabeth II. Un hommage élégant à l'amitié franco-britannique.
