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Table, army, beef... Vous l'avez sans doute remarqué (ou alors courez chez votre opticien) : une grande partie du vocabulaire de l'anglais ressemble au français - quand il n'en est pas le calque exact. La raison ? Elle est simple à comprendre pour qui se souvient de ses cours d'histoire. En 1066, Guillaume le Conquérant a pris la tête de l'Angleterre et, comme d'habitude, le nouveau pouvoir en place a fait de son idiome la langue officielle du territoire passé sous sa coupe.

A la limite, on pourrait même poser la question autrement : pourquoi les Anglais ne parlent-ils pas tout simplement français ? Il y a à cela au moins deux raisons. En premier lieu, Guillaume et les siens n'étaient pas assez nombreux pour imposer leur idiome à l'ensemble de la population. Jusqu'au XIIIe siècle, ce que l'on appelle l'anglo-normand (le "français" d'Angleterre) est resté essentiellement la langue du pouvoir et de l'aristocratie. Le peuple et la petite noblesse, eux, ont continué de pratiquer le vieil anglais.

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L'autre explication est que l'anglais est une langue essentiellement germanique. Après le départ des Romains, l'île a en effet été envahie par des peuples venus de l'Allemagne, du Danemark et des Pays-Bas actuels, notamment les Angles (d'où le nom d'"Angleterre"), les Saxons (d'où le vocable "anglo-saxon") et les Jutes (d'où... rien du tout). Cette influence germanique fut d'ailleurs renforcée par la suite lors de l'invasion des Vikings, qui sont notamment à l'origine des pronoms they, their ou them.

Guillaume le Conquérant parlait normand

D'un point de vue linguistique, tout change avec l'arrivée de Guillaume le Conquérant. Et pour cause : lui ne parle pas une langue germanique, mais une langue latine. Et, contrairement à ce que l'on peut lire ici ou là, il ne s'agit pas du français de Paris, mais du normand, ce qui n'a rien de surprenant pour un duc de Normandie. C'est donc cette langue d'oïl proche du français d'Ile-de-France, mais différente, qui va peu à peu prendre pied dans l'actuelle Grande-Bretagne. To catch ("prendre"), par exemple, est issu du normand cachier (capturer un animal) et non du "parisien" chacier (qui donnera "chasser"). C'est aussi la raison pour laquelle les Britanniques appellent leurs voitures des cars (terme normand) et non des chars (le vocable de l'ancienne Ile-de-France). C'est dans un deuxième temps seulement, sous les Plantagenêts (comtes d'Anjou et rois d'Angleterre de 1154 à 1485) que l'anglais s'inspirera de la langue de l'administration royale en usage sur les bords de Seine.

Le phénomène sera massif jusqu'au XIVe siècle. C'est bien simple : selon les estimations, la moitié environ du lexique anglais aurait pour origine ces deux langues d'oïl - et même les deux tiers si l'on y ajoute le latin, qui restait influent à l'écrit, selon la linguiste Henriette Walter. Cette prépondérance se vérifie en premier lieu pour le lexique ayant trait au pouvoir avec cardinal, court, duke, justice, master, minister ou sir. Cela est vrai aussi de certains termes abstraits comme variation ou virtue. Cela est vrai encore pour la vie quotidienne, avec to disturb, de destorber ("troubler", "déranger") ; ticket, de estiquet ("marque fixée à un pieu") ou précisément, de very (de "vrai"). Cela est vrai enfin de l'alimentation puisque toast est le rejeton de l'ancien français toster ("griller", "rôtir") tandis que bacon - oui, même le bacon ! - est le descendant de l'ancien français bacun ("viande de porc", "flèche de lard salé").

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Pour autant, le français de cette époque doit aussi beaucoup à l'Angleterre. Qui le sait ? C'est dans ce pays qu'a été rédigé, en 1066, le premier acte juridique privé dans notre langue. Là encore qu'a été inventé le nom même de la langue française (franceis, plus exactement) dans le Bestiaire de Philippe de Thaon, rédigé au début du XIIe siècle). Là enfin qu'ont été publiées les premières grammaires de notre langue, le Donat français (1410) et L'esclarcissement de la langue francoyse, de John Palsgrave (1530).

Comme il fallait s'y attendre, les mots ont parfois évolué différemment de part et d'autre de la Manche : c'est là l'origine des fameux "faux amis", dont la liste fait transpirer tous les étudiants. Ainsi, en anglais, to cry ne veut pas dire "crier", mais "pleurer", en référence sans doute aux cris que l'on émet parfois lorsque l'on pleure à chaudes larmes. Mêmes discordances entre library et "bibliothèque" ; journey et "voyage" ; actually et "en fait". La liste est longue, très longue...

"Paquebot" est la francisation de "packet-boat"

L'influence de notre langue sur l'anglais commence à s'infléchir à partir du XIVe siècle. La guerre de Cent ans a fini par provoquer une forme de "nationalisme linguistique" à Londres. Symboliquement, Henri IV (le leur, pas le nôtre), qui accède au trône en 1399, devient le premier roi anglophone depuis la conquête normande. La courbe des emprunts de l'anglais aux langues d'oïl parlées en France commence alors à décroître, passant de 306 mots au XIVe siècle à 59 quatre cents ans plus tard, selon le recensement de L'Oxford dictionnary (encore un mot d'origine française !).

Le mouvement s'inverse même pendant le siècle des Lumières. La démocratie britannique exerce en effet une influence déterminante sur nos révolutionnaires, qui lui empruntent une partie de leur lexique politique, de "constitution" à "motion" en passant par "jury". Ce n'est qu'un début. A partir du XIXe et surtout du XXe siècle, le lexique français subit la domination du Royaume-Uni et des Etats-Unis, en particulier dans les domaines techniques où ces deux pays disposent d'une réelle avance. Il suffit de songer aux chemins de fer (rail, tunnel, wagon...) et plus tard à l'informatique (bug, blog, cookies, Web...).

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Longtemps, toutefois, ces anglicismes furent arrangés à la sauce de chez nous. "Redingote", par exemple, est la francisation de riding coat, "habit pour monter à cheval", tout comme "paquebot" est celle de packet-boat et "dériver" (pour un navire) celle de drive. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, où cash devient "cash" ; burn-out "burn-out" et dealer "dealer"...

Il est vrai que le phénomène a pris une ampleur nouvelle. Après la Seconde Guerre mondiale, avec Hollywood, Disney, Netflix, Apple et les autres, les Américains misent sur la culture pour formater les esprits et, accessoirement, mieux écouler leurs marchandises. "Le jazz, disait le président Eisenhower, est le meilleur ambassadeur de l'Amérique." De là leur volonté d'imposer l'anglais comme langue mondiale. "Les Etats-Unis ont compris qu'à côté de l'armée, de la diplomatie et du commerce, il existe aussi une guerre culturelle", souligne le linguiste Claude Hagège, qui s'agace devant l'aveuglement sur ce sujet d'une partie des "élites" françaises, lesquelles croient du dernier chic de multiplier les anglicismes. Hagège, encore : "Ils se croient modernes ; ils ne sont qu'américanisés."

Et Guillaume doit se retourner dans sa tombe...

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Sources

- Dictionnaire historique de la langue française. Editions Le Robert.

- Chronologie. L'histoire de la langue française, par Frédéric Duval, Jacques Dürrenmatt, Jean Pruvost, Gilles Siouffi, Agnès Steuckardt. Bescherelle, 322 p., 19,90 ¤.

- La story de la langue française, par Jean Pruvost. Editions Tallandier.

- Honni soit qui mal y pense, par Henriette Walter. Editions Robert Laffont.

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