Lors de son discours prononcé à l'occasion du 50ème anniversaire de la Conférence des présidents d'université (désormais appelée France Universités) le 13 janvier dernier, Emmanuel Macron n'avait pas mâché ses mots. "On ne pourra pas rester durablement dans un système où l'enseignement supérieur n'a aucun prix pour la quasi-totalité des étudiants", avait-il lancé. Le chef de l'Etat avait qualifié de "formidable gâchis" le fait que, selon lui, "50 % des étudiants seulement se présentent aux examens de première année". Une donnée très éloignée de celle avancée par la CPU en mars 2021. Celle-ci avait alors annoncé un taux de participation de 90 % en première année. Derrière cette bataille de chiffres, une certitude : le taux d'échec en première année reste aujourd'hui relativement important puisqu'il concerne près d'un étudiant sur deux.
"Ce phénomène, qui n'est pas nouveau, est plus ou moins prononcé selon les établissements et les formations", précise Guillaume Gellé, vice-président de France Universités. A noter qu'il y a une grande différence de résultat entre les filières sélectives et non sélectives." Un étudiant admis en IUT ou dans une école d'ingénieur post-bac aura en effet statistiquement plus de chance de passer le cap de la première année qu'un jeune inscrit en licence d'histoire ou de philosophie. Régulièrement, ce sont les mêmes questions qui ressurgissent : Que faire pour endiguer le flot annuel d'abandon ? Comment limiter le nombre de recalés ? Quelles solutions mettre en place pour mieux accompagner les jeunes lors de leur entrée dans le supérieur ?
Il serait faux de dire que rien n'a été fait dans ce domaine. La mise en place de la loi "Orientation et réussite des étudiants", en 2018, a oeuvré pour une meilleure personnalisation des parcours, en particulier pour les élèves ayant un bagage plus fragile. "Les mesures commencent à porter leurs fruits, l'amélioration est en route et devrait s'accélérer" se félicite Guillaume Gellé. Une note du ministère de l'Enseignement supérieur, publiée en novembre dernier, confirme cette tendance : Pour les étudiants entrés en première année de licence en septembre 2019, le taux de passage à l'année suivante était de 53,5 %. Un pourcentage en hausse de 8 points par rapport à 2018, et de près de 10 points par rapport à 2017. Une évolution positive qu'il convient toutefois de relativiser, la crise sanitaire et les difficultés rencontrées par les candidats dans le cadre de leurs révisions d'examens ayant sans doute entraîné une plus grande indulgence des jurys et l'octroi de notes plus généreuses.
Une nouvelle notion, introduite dans Parcoursup, la plateforme nationale d'inscription dans le supérieur créée dans le sillage de la loi ORE, a en partie modifié la donne. La réponse "oui si" permet désormais aux établissements du supérieur d'accepter des candidats sous certaines conditions. Cet avertissement signale au bachelier qu'il pourra intégrer la filière demandée si des places se libèrent au fil du processus Parcoursup. En cas d'admission, il lui sera éventuellement demandé de suivre un enseignement d'accompagnement ou de remise à niveau. "Cela peut prendre des formes différentes d'une fac à l'autre. Certaines proposent une première année en deux ans, d'autres ont instauré des heures d'accompagnement ou ont mis en place des séminaires de pré-rentrée en septembre", explique Bruno Magliulo*, ancien inspecteur de l'Education nationale. Pour ce spécialiste des questions d'éducation, l'effort est à saluer : "Les universités qui appliquent une politique volontariste obtiennent des résultats. Ce qui prouve qu'il faut continuer dans cette voie".
L'orientation, une des clés de la réussite
Pour diminuer le taux d'échec en première année de licence, l'accent doit également être mis sur l'orientation et l'information en amont. "Le fait que Parcoursup publie les attendus requis pour chaque formation permet de mieux savoir où l'on met les pieds", reconnaît Bruno Magliulo. Mais l'offre est aujourd'hui tellement large que les bacheliers ont souvent bien du mal à s'y retrouver. "L'orientation est une des clés de la réussite et mériterait d'être considérée comme une matière à part entière", insiste Guillaume Gellé. Cela éviterait bien des désillusions. "En psychologie, beaucoup d'étudiants candidatent sans savoir que les mathématiques tiennent une place prépondérante en début de licence", avance le vice-président de la France Universités en guise d'exemple. Résultat, certains se retrouvent en situation d'échec car le cursus qu'ils avaient imaginé ne correspond pas à la réalité.
L'université Jean Moulin de Lyon 3 a lancé plusieurs dispositifs pour limiter ou rattraper les erreurs de parcours. "Nous avons développé des partenariats avec différents lycées pour essayer d'accompagner les jeunes dès la seconde. On se rend dans les établissements pour détailler le contenu de nos enseignements et répondre aux éventuelles questions", explique son président Eric Carpano. Le parcours "objectif réo", récemment mis en place à Lyon 3, permet également à des étudiants de première année, qui souhaiteraient changer de parcours en cours de route, de réfléchir à une nouvelle orientation. "Le travail se fait en petits groupes pour qu'il soit le plus personnalisé possible", précise Eric Carpano.
Mais l'écueil, beaucoup plus difficilement contournable, auquel se heurtent les bacheliers aujourd'hui est celui du manque de places disponibles dans les filières dites "en tension". "Avec le système Parcoursup qui a mis fin à la hiérarchisation des voeux, bon nombre d'étudiants se retrouvent embarqués dans des parcours qu'ils ne souhaitaient pas vraiment", dénonce Anne Roger, co-secrétaire générale du Snesup-FSU, syndicat national de l'enseignement supérieur. "De fait, il est beaucoup moins motivant de poursuivre des études que l'on n'a pas choisi !", s'exclame-t-elle. Est-ce à dire qu'il faudrait développer l'offre des formations les plus demandées ? Notamment celle des filières professionnelles courtes que sont les BTS et les IUT ? "Le risque, régulièrement pointé par le patronat, est le manque de débouchés, prévient Bruno Magliulo. Toute la complexité est de trouver un équilibre entre les desideratas des lycéens et les offres d'emploi à la sortie de leurs études", prévient Bruno Magliulo.
Manque d'encadrement dans certaines filières
Le fait que certains jeunes se retrouvent, sans aucune transition avec le lycée, dans de grands amphis bondés et livrés à eux-mêmes pour affronter les révisions, n'aide pas non plus à affronter sereinement cette première année. "Voilà pourquoi j'ai tendance à conseiller aux élèves que je rencontre de fuir la région parisienne, dans la mesure du possible, et de s'orienter vers des facs de province à taille humaine", confie Bruno Magliulo. En 2021, pour pallier les effets de la crise sanitaire, le gouvernement a débloqué des moyens supplémentaires, ce qui a facilité le recrutement de tuteurs étudiants. "Une expérience salutaire ! On regrette que ce dispositif ne puisse se poursuivre cette année", confie Eric Carpano. Plusieurs universités, comme celle de Lyon 3, ont également compris l'intérêt de limiter les cours magistraux et de mettre l'accent sur les travaux dirigés et les travaux pratiques. Beaucoup aimeraient aller plus loin mais dénoncent un manque criant de moyens.
Un rapport du Conseil d'analyse économique, publié le 1er décembre 2021, souligne les différences de volumes d'heures et d'encadrement alloués selon les filières : on compte 3,5 enseignants-chercheurs pour 1 000 étudiants en licence, contre 8,9 en DUT et 9 en école d'ingénieurs. Ce sous-investissement expliquerait en grande partie le faible taux de réussite observé à l'université en licence. "On investit moins là où on en aurait pourtant le plus besoin. Et, après, on s'étonne d'avoir un taux d'échec important !", tempête Anne Roger pour qui il est urgent de rectifier le tir. Las, le discours de fermeté d'Emmanuel Macron, prononcé le 13 janvier dernier, est loin d'avoir rassuré les syndicats d'enseignants et d'étudiants.
*Auteur de "S.O.S. Parcoursup" (Editions L'Etudiant, 2022)
