OUI / "Les politiques incitatives ont fait la preuve de leur inefficacité"

Par Sébastien Jumel

Voilà trente ans que la question des déserts médicaux est posée en France. Désormais, 6 millions de Français n'ont plus de médecin référent. Partout où prospèrent les déserts médicaux sont constatés des renoncements aux soins.

Les politiques incitatives ayant fait la preuve de leur inefficacité, une question s'impose : peut-on se contenter d'attendre les effets de la fin du numerus clausus ? La réponse est non, sauf à considérer que nos concitoyens qui n'ont pas de toubib devront encore s'en passer pendant dix ans. Non, parce que le recul de l'offre de soins libérale se conjugue aux effets de la crise de l'hôpital. Non, parce que le vieillissement de la population entraîne davantage de besoins de santé. Non, enfin, parce que rien n'indique que les médecins formés en plus grand nombre iront s'installer dans les territoires qui en manquent.

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Dès lors, le bon sens et une dose de courage politique face à certains corporatismes conduisent à engager une politique qui relève de l'aménagement sanitaire du territoire. C'est l'objet de ma proposition de loi pour "Une santé accessible à tous et contre la désertification médicale", débattue dans l'hémicycle en décembre dernier. Ce texte met en avant une série de mesures permettant d'installer des médecins là où sont les besoins et de renforcer le rôle des hôpitaux de proximité ; de territorialiser les capacités d'accueil des formations en médecine en fonction des besoins ; de rendre obligatoire le contrat d'engagement de service public pour deux années au minimum ; d'instaurer le conventionnement sélectif pour favoriser l'installation dans les zones en déperdition médicale...

Cette proposition a reçu des soutiens de tous les bancs, sauf de celui des Marcheurs. Lors de son premier quinquennat, Emmanuel Macron est demeuré sourd. Il doit maintenant entendre celles et ceux qui, comme moi, ont montré qu'on ne réglera pas les fractures territoriales en demeurant les yeux fixés sur l'horizon de la fin du numerus clausus. Ou alors il ira sur le récif.

Sébastien Jumel est député (NUPES/Parti communiste) de Seine-Maritime

NON / "La solution ne viendra pas de la coercition, mais de la collaboration des acteurs de terrain"

Par Dr. Elise Fraih

Aujourd'hui, 87% du territoire français est considéré comme sous-doté (96% en Ile-de-France). Le problème de l'accès aux soins n'est pas celui de la répartition, mais de la démographie médicale. Nous sommes 90 000 médecins généralistes en France. Il en faudrait le double. Ce déficit est la conséquence de plusieurs décennies sans investissement dans l'enseignement supérieur et la formation. C'est un problème arithmétique qui ne sera pas résolu en déshabillant des territoires pour en habiller d'autres. D'autant que les médecins généralistes sont déjà ceux qui sont répartis de la façon la plus homogène sur le territoire.

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L'enjeu est donc de favoriser l'installation des jeunes médecins généralistes. Cela passe par la découverte de territoires variés, pendant les études, mais aussi par une meilleure promotion des aides à l'installation. Loin de ne souhaiter que des aides financières, les jeunes médecins attendent surtout un accompagnement personnalisé afin de préparer une installation durable. ReAGJIR appelle donc l'ensemble des acteurs universitaires, territoriaux et institutionnels à travailler ensemble pour accompagner chaque étudiant grâce à la mise en place de guichets départementaux d'accompagnement à l'installation. Ils permettraient de mettre en lien les territoires et les médecins étudiants, remplaçants et installés, faciliteraient les démarches, mettraient en lien l'offre et les besoins et lèveraient ainsi des freins majeurs à l'installation : la complexité et l'isolement. Certains départements ont déjà commencé à imaginer des dispositifs de ce type, cela doit se généraliser.

Enfin, un médecin n'agit pas seul pour la santé des patients. C'est dans un travail conjoint avec les autres professionnels de santé que l'on permettra à la fois d'améliorer la qualité des soins et de libérer du temps médical. Les solutions ne sont jamais simplistes, ni imposées verticalement. Elles se construisent ensemble, en bonne intelligence avec les acteurs de terrain, pour et avec nos patients.

Elise Fraih est médecin généraliste et présidente de ReAGJIR, l'intersyndicale Regroupement Autonome des Généralistes Jeunes Installés et Remplaçants