A l'heure où la baisse du niveau des élèves français en maths fait couler beaucoup d'encre, ces résultats peuvent paraître étonnants ! Pour la troisième année consécutive, l'université Paris-Saclay apparaît en tête du classement international de Shanghai 2022, dans la partie consacrée aux mathématiques. C'est d'ailleurs dans cette discipline que notre pays s'illustre le plus puisque 36 établissements français (soit 7,2 % du total) font partie de ce palmarès thématique annuel effectué par l'Université chinoise Jiao Tong*, et rendu public le 19 juillet dernier. A noter également le beau score de Sorbonne Université qui maintient sa troisième place, toujours en mathématiques. Précision importante : le fameux classement de Shanghai n'évalue pas la qualité de l'enseignement dispensé par les établissements d'enseignement supérieur mais leur niveau d'engagement dans leurs activités de recherche. "L'excellence française dans ce domaine n'est plus à démontrer et nous avons de quoi en être fier", se réjouit Emmanuel Trélat, Directeur du laboratoire Jacques-Louis Lions qui dépend de Sorbonne Université. "Il est toutefois important de préciser que le succès rencontré par les élites de cette discipline est un peu l'arbre qui cache une forêt pas très belle. N'oublions pas que le niveau moyen des élèves de primaire, collège et lycée ne cesse, lui, de baisser", poursuit le spécialiste.

Quelles leçons tirer de ce palmarès français annoncé au coeur de l'été ? La qualité de la formation en mathématiques des élèves les plus brillants est un premier facteur d'explication. A noter que l'écrasante majorité des médaillés Fields français - onze sur quatorze - sont passés par l'Ecole nationale supérieure de Paris. C'est encore le cas d'Hugo Duminil-Copin, dernier lauréat en date de la plus prestigieuse des récompenses mondiales en mathématiques. Ce chercheur de 36 ans, également titulaire d'un master de Paris-Saclay, s'était vu proposer dès 2017 un des rares postes de professeur permanent par le prestigieux Institut des hautes études scientifiques (IHES). Pour Pascal Massart, professeur à Paris-Saclay et Directeur de la Fondation mathématique Jacques-Hadamard (FMJH), l'origine de cette excellence française remonterait au Siècle des Lumières. "De cette époque date la décision de mettre les sciences à l'honneur et d'instaurer un certain rapport à la vérité, indépendant des opinions partisanes et basé sur des constats objectifs", explique-t-il.

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Beaucoup plus récemment, le regroupement sous une même bannière de plusieurs entités prestigieuses ont permis à certaines universités de changer d'échelle et de peser davantage dans le paysage international. C'est le cas de Paris-Saclay qui, le 1er janvier 2020, réunissait officiellement l'université Paris-Sud, mais aussi plusieurs grandes écoles et des organismes de recherche publics. Ce qui se traduisait, en chiffres, par 48 000 étudiants, 8 100 chercheurs et enseignants chercheurs, 275 laboratoires, 13 000 publications par an. Autant dire que ce nouveau mastodonte, qui représente à lui seul 13 % du potentiel de recherche français, était parfaitement formaté pour répondre aux critères étudiés par le classement de Shanghai. L'été suivant sa naissance officielle, Paris-Saclay faisait d'ailleurs une entrée fracassante dans le top 15 du palmarès en remportant la 14e place au classement général... et la 1ère place en mathématiques.

Les limites de la méthodologie du classement de Shanghai

"Cette dynamique-là, impulsée dès les années 1960 avec des modes de recrutement déjà tournés vers l'international, s'est imposée progressivement", décrypte Pascal Massart. "Dans les années 1990, ce type de classement n'existait pas encore mais il était de notoriété publique, en France, que des institutions comme l'Institut des hautes études scientifiques ou le département de mathématiques d'Orsay comptaient des personnalités brillantes", poursuit-il. "La création de l'université Paris-Saclay résulte de la volonté d'aller plus loin encore. De donner une cohérence scientifique à cet ensemble et d'avoir une force de frappe plus importante", expliquait sa présidente Sylvie Retailleau - aujourd'hui ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche - à L'Express en 2020. De son côté, Paris Sorbonne est le fruit de la fusion, en 2018, de celle que l'on appelait alors Paris IV et de l'université Pierre-et-Marie-Curie.

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Pour certains observateurs, la remontée des universités françaises dans le classement de Shanghai, due en partie à ces changements structurels, aurait un caractère "artificiel". La pertinence de la méthodologie du palmarès chinois, est également souvent questionnée. Les principaux critères pris en compte étant le nombre de lauréats de la médaille Field et du prix Abel (autre récompense prestigieuse en mathématiques) parmi les anciens élèves et les enseignants, et la quantité d'articles publiés dans des revues scientifiques. "Dans seulement trois journaux thématiques, spécialisés dans les mathématiques fondamentales et non pas dans les mathématiques appliquées, ce qui est assez restrictif", regrette Emmanuel Trélat. La bonne représentation des pays anglo-saxons dans le classement général et dans celui consacré aux mathématiques (les universités de Princeton, de Cambridge et d'Oxford font partie du top cinq) s'explique en grande partie par leur ancienneté et leur stabilité. "Le fait que leur nom perdure depuis des centaines d'années joue pour eux. A l'inverse, lorsqu'un chercheur de mon université signe une publication, il ne sait jamais trop s'il doit se présenter comme étant de Paris VI, de la Sorbonne ou de l'université Pierre-et-Marie-Curie. Ce qui brouille un peu les pistes et a tendance à nous désavantager", confie encore Emmanuel Trélat.

"Renforcer la cohésion"

En revanche, la création en 2007 de la Fondation sciences mathématiques de Paris (FSMP), qui fédère les principaux laboratoires de Paris centre et nord, a contribué au dynamisme de l'école française. Tout comme la naissance en 2010 de la Fondation mathématique Jacques-Hadamard (FMJH) liée aux institutions de Paris Sud. "Cette dernière nous a permis de renforcer la cohésion entre les différentes entités du plateau de Paris-Saclay en participant, par exemple, à la création de formations communes. Elle a aussi facilité la mise en place de synergies entre l'écosystème des entreprises et la recherche académique. Enfin, elle a favorisé le développement de collaborations internationales", énumère son président Pascal Massart. Pour lui, le classement de Shanghai reste une "formidable vitrine" qui aura permis de mettre un coup de projecteur sur Paris-Saclay et d'attirer ainsi les meilleurs élèves.

Après l'obtention de sa première place, il y a trois ans, le nombre de candidatures aux bourses de masters tournées vers l'international et très sélectives a ainsi été multiplié par deux. Ce cercle vertueux, désormais bien enclenché, devrait perdurer dans les années à venir. On ne peut hélas pas en dire autant de l'enseignement général des mathématiques en France. Encore une fois, l'écart entre l'élite scientifique et le niveau général de cette discipline ne cesse de se creuser. Une spécificité bien française que ne manquent pas non plus de pointer du doigt les grandes études internationales.

*Le classement compte 54 disciplines réparties en cinq domaines (ingénierie, sciences-naturelles, sciences de la vie, sciences médicales, sciences sociales)