De quoi parlent deux Orléanais quand ils se retrouvent ? De la pénurie de médecins dans la région, bien sûr. Si le sujet alimente autant les conversations, c'est que la situation est aujourd'hui critique : urgences débordées, attente de plusieurs mois avant de pouvoir consulter un spécialiste, manque criant de généralistes... 24% des habitants du Loiret sont dépourvus d'un médecin traitant. Le département compte 59 généralistes pour 100 000 habitants, contre une moyenne nationale d'environ 124. Or, le 21 janvier dernier, le maire (LR) Serge Grouard a créé la surprise en annonçant la création d'une nouvelle formation en médecine, pilotée par l'université de Zagreb. Pensée pour accueillir un maximum de 50 étudiants, celle-ci dispensera tous ses cours en anglais et en partie à distance. Les élèves seront amenés à se rendre dans la capitale croate à certains moments de leurs études et pour passer leurs examens. "Nous n'avions plus le choix, il était urgent d'agir", insiste Florent Montillot, premier adjoint au maire : "Notre initiative a été un accélérateur de particules. Un vrai détonateur qui aura permis de bouger les lignes !" Le dossier est effectivement explosif. Depuis des mois, bon nombre d'acteurs influents issus du secteur de la santé, de la communauté universitaire ou de la classe politique dénoncent des "incohérences", un "montage juridique complexe et opaque", et s'inquiètent du devenir des jeunes concernés.

Malgré toutes ces levées de boucliers, le projet continue d'avancer à grands pas puisque, le 7 juin dernier, était organisé le concours d'entrée. "Celui-ci n'a attiré que 30 candidats... pour 50 places ! Preuve que les gens ne sont pas dupes", tance Alexis Loupan, président de l'Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF) : "Rien n'est prêt, rien n'est fait mais on est déjà en train d'encaisser l'argent des étudiants, ce qui est totalement scandaleux !" Le coût des études - 12 000 euros par an - est notamment pointé du doigt. "Les droits d'inscription dans nos facultés françaises s'élèvent à seulement 170 euros au niveau licence. Nous pouvons nous enorgueillir de pouvoir accueillir tous les étudiants, quelle que soit leur origine sociale. Ce qui est loin d'être le cas ici", explique Macha Woronoff, présidente de la commission santé de France Universités (nouveau nom de la Conférence des présidents d'université). La municipalité rétorque qu'une grande partie des frais sera prise en charge par un système de bourses allouées aux étudiants en fonction de leurs ressources. La toute nouvelle association Loire et Orléans en Santé, qui regroupe plusieurs collectivités et acteurs locaux, permettra d'assurer ce financement. En contrepartie, les futurs médecins devront s'engager à exercer pendant au moins cinq ans sur le territoire.

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Pour Marc Gaudet, président (UDI) du conseil départemental du Loiret très impliqué dans ce projet, toutes les initiatives visant à lutter contre le désert médical sont bonnes à prendre. L'élu dit regretter la pluie d'attaques qui s'est abattue sur le partenariat orléano-croate : "Certains sont allés jusqu'à mettre en doute la qualité de la formation dispensée par la faculté de Zagreb. Or celle-ci a largement fait ses preuves et les diplômes qu'elle délivre sont reconnus par toute l'Union européenne, donc par la France." Et Florent Montillot de renchérir : "Dans le classement international de Shanghai, l'université croate devance largement celles de Tours et d'Orléans. Elle n'a donc rien à nous envier, bien au contraire." Pour Didier Samuel, président de la Conférence des doyens des facultés de médecine, le problème est ailleurs. "Je ne mets pas en doute la solidité des apprentissages, avance-t-il. Le gros point d'interrogation concerne plutôt la question des stages pratiques : les étudiants qui suivront cette formation pourront-ils tous être accueillis dans des services hospitaliers, que ce soit à Zagreb ou dans la région Centre-Val de Loire ? Pour le moment, cela ne semble pas très clair." D'autant que, ces prochaines années, l'afflux d'un plus grand nombre d'étudiants en médecine à Orléans et à Tours laisse craindre un risque d'embouteillages.

Un plan gouvernemental qui rebat les cartes

Car le 22 février dernier, une nouvelle annonce est en effet venue rebattre les cartes : Jean Castex, Premier ministre alors en exercice, a annoncé le lancement d'un vaste plan en réponse à la sous-densité médicale du territoire. L'offre de formation universitaire sera renforcée dans la région Centre-Val de Loire, notamment à Orléans où un nouveau département de santé verra le jour, et à Tours. Le but ? Porter à 500 le nombre d'étudiants en médecine formés, au lieu de 300 actuellement. Pour accompagner ce projet, le Centre hospitalier régional d'Orléans (CHRO) sera transformé en Centre hospitalier universitaire (CHU). Une initiative anti-Zagreb ? "Nous n'avons absolument aucun lien avec eux", coupe Eric Blond, président de l'université d'Orléans, confirmant n'avoir jamais été consulté sur le dossier croate.

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"La donne a vraiment changé depuis l'annonce de Jean Castex et le partenariat avec l'université de Zagreb se justifie beaucoup moins. Il risque même d'être contre-productif pour les étudiants qui pourraient se retrouver dans une impasse", avance Baptiste Chapuis, élu municipal (PS) d'opposition. Comme beaucoup, ce dernier fait référence au précédent de "l'affaire Pessoa". En 2012, l'université portugaise Fernando-Pessoa avait lancé une expérience quasi similaire en ouvrant des établissements dispensant des études médicales et paramédicales à Béziers et Toulon. L'initiative tourne court deux ans plus tard lorsque la justice ordonne leur fermeture, arguant que les responsables ne disposent pas des agréments nécessaires. En effet, depuis la loi Fioraso, datée de 2013, toute ouverture d'une formation de santé est désormais soumise à la validation du ministère de la Santé et du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. "Nous ne sommes pas dans ce cas de figure puisque nous ne nous apprêtons pas à ouvrir une antenne de l'université de Zagreb. Il s'agit d'un accord de coopération, et celui-ci nous dispense de ces fameux agréments qui seraient beaucoup trop longs à obtenir. La situation critique dans laquelle nous sommes ne nous permet plus d'attendre", réplique Florent Montillot, qui se dit très au fait des subtilités juridiques.

Quoi qu'il en soit, le projet pourrait bien être rattrapé par la loi Fioraso à moyen terme.. "Les stages d'externat, notamment, ne pourront se faire sans les fameux agréments des deux ministères, ni sans l'élaboration de conventions entre la faculté de médecine croate et les centres hospitaliers de la région d'Orléans", insiste Didier Samuel. Florent Montillot mise, quant à lui, sur l'abrogation de la circulaire Fioraso, qu'il qualifie de "scélérate". "Il n'y aura pas de rupture dans le programme de formation, promet-il. Dans l'idéal, nous préférerions que les stages d'externat se fassent à Orléans. Mais, si ce n'est pas possible, ils pourront toujours se faire à Zagreb". Dès la première année, les étudiants seront amenés à se familiariser avec le pays puisqu'ils termineront leur second semestre là-bas.

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© / Dario Ingiusto / L'Express

Sur les 30 candidats qui ont passé le concours le 7 juin dernier, sept ont pour l'heure été admis directement. Une deuxième session est prévue le 13 juillet prochain. Les responsables misent sur une centaine de nouveaux participants. Les déçus de la procédure Parcoursup, notamment, pourraient grossir les rangs. Au grand désespoir d'Alexis Loupan, de l'ANEMF : "On mise sur la détresse des étudiants, c'est dramatique !" Ces derniers saisiront-ils l'ultime chance de voir leur rêve de devenir médecins se réaliser ? Ou préféreront-ils renoncer à un programme qui comporte encore de nombreuses zones d'ombre ? Le suivi du projet, qui pourrait donner des idées à d'autres collectivités, sera attentivement scruté tant il risque de bouleverser, encore davantage, le marché sous tension des formations de santé.