Comme beaucoup de Français, j'ai regardé mille fois les rares photos connues de Samuel Paty. J'ai scruté l'écharpe nouée, les lunettes à montures légères, les mains tendues vers la classe, la barbe de trois jours et le sourire discret. Il y a comme un vertige dans cet ordinaire qui fit nos quotidiens d'élèves, et ceux de "nos enfants après nous". Quelque chose de familier en persistance rétinienne. Quelque chose de banal et de sacré. L'école est un sanctuaire sans apparat, où le "grand" se fraye un chemin entre les détails des jours : les yeux collés de sommeil, les salles qui sentent l'eau de javel, et les professeurs aux écharpes nouées, donc.
Que l'un d'entre eux se fasse décapiter dans une rue de France pour avoir exercé son métier, c'est-à-dire pour avoir enseigné, notamment, la supériorité de la norme commune sur la prescription religieuse, a saisi le coeur de la nation. La lettre de Jaurès aux instituteurs et institutrices fut lue dans la cour d'honneur de la Sorbonne : "Vous tenez en vos mains l'intelligence et l'âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. [...] Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu'est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation." Les mots résonnent bien sûr d'un magnifique écho. Ils disent la tâche immense qui incombe à une profession aujourd'hui en proie à la peur, et parfois aux doutes.
Mais soyons justes : on ne peut pas tout attendre de l'école. Les enseignants exercent une mission sacrée ; ils n'ont pas à en assurer le monopole. Nous ne pouvons les laisser seuls défendre la citoyenneté républicaine. Dans nos colonnes, Elisabeth Badinter tire, en ce triste anniversaire, un amer bilan de notre "affaissement collectif", et lance un appel aux parents pour qu'ils prennent aussi leur part. Elle rejoint en cela l'écrivain Boualem Sansal qui, peu après la mort de Samuel Paty, exhortait : "Se tenir à l'écart, ça ne construit pas l'avenir pour les enfants. S'engager et défendre son pays et les siens est un devoir sacré, on ne peut y manquer."* Voilà qui nécessite que chacun fasse preuve de petits ou grands courages, dans l'inconfort parfois, et la peur des "instrumentalisations", sans doute. Mais cela s'appelle l'esprit de défense. Et il nous incombe à tous.
*Dans les colonnes de L'Express, le 5 novembre 2020.
