Il y a un an était décapité Samuel Paty. Nous fûmes d'abord sidérés, tant le mal dont nous commencions à saisir la nature depuis l'attentat contre Charlie Hebdo prenait une figure encore plus insoutenable. Les hommages ont purgé une part de l'effroi ; l'unité qui naît des événements tragiques a tenu le front quelques jours. Puis on a voulu comprendre. Quelques demi-habiles et quelques esprits faux s'en mêlèrent, si bien que la confusion a recouvert peu à peu la signification de la mise à mort du professeur. Enfin est venu le temps du silence, un silence pesant que les célébrations d'un triste anniversaire risquent d'installer si nous ne mettons pas au jour le dispositif intellectuel qui a voilé ce qui s'est passé.
Passons en revue les déplacements et les évitements que l'euphémisation, le déni et l'idéologie ont permis. Une manière de convoquer la laïcité, comme si l'assassinat de Samuel Paty était seulement une "atteinte à la laïcité", a édulcoré la portée d'une violence extrême. Des analyses semblables à celles qui sont apparues après le 11 septembre 2001 ont été acclimatées à la circonstance. Quelques férus de post-vérité ont entrepris de déconstruire l'évidence pour nous instruire de ce qui a réellement eu lieu et qui n'est qu'en apparence un attentat terroriste islamiste. Contre toute attente, ces esprits hypercritiques ont porté leur attention non sur l'idéologie qui animait le criminel, mais sur les supposées convictions de la victime dont l'enseignement devenait l'objet d'un soupçon radical et étendu aux principes de l'État qu'elle servait comme professeur. Dans un renversement complet, certains ont rejoué la farce cynique du procès de la France, un pays dont toute l'histoire serait, du fait de la colonisation, un "crime", dont l'esprit des lois reposerait sur la double fiction de l'universalisme et de l'égalité républicaine, un pays qui aurait fabriqué, dans sa dérive irrespectueuse des différences, le devoir de blasphémer.
Pour que nous n'oubliions pas Samuel Paty, rappelons-nous ce qui s'est passé. Dans la guerre qu'il mène depuis vingt ans, le terrorisme islamiste a pris le 16 octobre 2020 une forme nouvelle : en assassinant un professeur français, il a signifié l'étendue de ses cibles sur notre territoire et montré qu'aucun espace n'échappe à sa vigilance fanatique, pas même l'espace de la classe ; il a visé le foyer de nos représentations scolaires qui toutes s'articulent à l'idée de liberté, liberté d'enseigner du professeur réglée par des normes fort éloignées de ce que certains appellent la liberté d'expression, liberté de l'élève qui, par les savoirs acquis, apprend ce qu'est la liberté en se libérant de ses préjugés. Le 16 octobre 2020, nous avons aussi découvert la puissance de l'idéologie islamiste et sa capacité à capter les esprits, ceux de parents qui s'arrogent le droit, au nom de cette idéologie, de condamner des contenus d'enseignement et de livrer à des criminels ceux qui les transmettent, ceux d'élèves qui, en revendiquant n'être que des croyants, cessent d'être des élèves, se soustraient à toute relation pédagogique et voient en celui qui interroge leurs croyances un ennemi. Enfin, une sinistre révélation a eu lieu le 16 octobre 2020, celle d'une école exposée, sans défense, à la censure et à la vindicte, celle d'une école niée dans sa vocation et devenue un espace public comme les autres où tout un chacun peut imposer ses croyances et déchaîner la violence de son ignorance.
La mémoire de ce qui s'est passé le 16 octobre 2020 dépend de la prise de conscience collective dont nous sommes capables. Mais si nous laissons le corps social à lui-même et si nous laissons l'école dériver loin de sa mission fondamentale, alors la mort de Samuel Paty ne sera que le révélateur de notre impuissance et de la puissance du fanatisme meurtrier. La délectation morose devant notre fragilité n'est pas une fatalité, pourvu que nous cessions de nous déchirer sur le sens de quelques notions. Nul ne contestera que la laïcité a pour fondements la liberté de conscience, la séparation des Églises et de l'État, et l'égalité dans la citoyenneté. Notre défi est de revivifier chacune de ces dimensions, en rappelant que la liberté de conscience désigne aussi le mouvement par lequel une conscience se libère de toutes ses croyances, que la séparation des Églises et de l'État est d'autant plus effective qu'elle s'accompagne, chez tous les croyants, d'un désir d'intériorisation de leur foi, que l'égalité républicaine est une dynamique concrète qui nous porte tous à vouloir l'universel. Ces enjeux sont au coeur de l'école. Pour que nous n'oubliions pas Samuel Paty, veillons à ce qu'elle ne les perde jamais de vue.
Souad Ayada est présidente du Conseil supérieur des programmes de l'Education nationale.
