Un nuage de fumée noire de 22 km de long, une étrange "pluie de suie" et une odeur pestilentielle. Dans la nuit du 25 au 26 septembre 2019, près de 10 000 tonnes de produits chimiques brûlent dans l'usine Lubrizol, à Rouen. Ce site classé Seveso, situé à 3 kilomètres du centre-ville, est spécialisé dans la fabrication d'additifs pour huiles de moteurs. Au total, 9505 tonnes partent en fumée, dont 5253 tonnes de produits chimiques sur le site de Lubrizol et 4252 tonnes de produits sur le site mitoyen de Normandie Logistique. L'incendie ne fait pas de blessé.

Le 28 septembre 2019, l'enquête ouverte pour "destructions involontaires par l'effet d'une explosion ou d'un incendie" est élargie pour "mise en danger d'autrui". L'inquiétude monte alors parmi la population, avec les craintes liées aux conséquences à long terme sur la santé, qui restent incertaines. Toujours le 28 septembre, le préfet de Normandie Pierre-André Durand dévoile des résultats d'analyse témoignant d'une "situation normale" pour l'air.

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Le 1er octobre, 2000 personnes manifestent toutefois dans le centre-ville de Rouen pour plus de transparence des autorités, à l'appel de syndicats et d'associations comme Greenpeace. Le 27 février 2020, Lubrizol est mis en examen pour "déversement de substances nuisibles" et pour des manquements ayant porté une "atteinte grave" à l'environnement. Normandie Logistique est placée sous le statut intermédiaire de témoin assisté.

Près d'un an après ce gigantesque incendie, ressenti jusqu'en Belgique, Santé publique France annonce le 31 août dernier le lancement d'une étude épidémiologique "pour décrire la santé et la qualité de vie de la population" auprès de 5200 habitants de Seine-Maritime, tirés au sort. Cette enquête analysera la "perception de l'incendie" par la population et "l'impact sur sa santé". Malgré de premières analyses rassurantes, des doutes subsistent. "Beaucoup de substances libérées sont CMR (cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques)", rappelle Guillaume Blavette, membre de France nature environnement. "S'il n'y a pas eu de mortalité immédiate, et heureusement, nous attendons les éléments robustes qui permettront de dire qu'il n'y aura pas de mortalité différée par des cancers", souligne ce militant écologiste.

Le "traumatisme" des habitants

En attendant les résultats de l'étude de Santé publique France, les habitants restent profondément marqués par ce drame. "J'ai des vertiges quand je cours, des migraines, la gorge qui gratte, et on sent toujours des odeurs d'hydrocarbures", raconte Nicolas Malet, 30 ans, qui vit à 100 mètres de l'usine Lubrizol, à Petit-Quevilly. Ce sportif de haut niveau, entraîneur de ju-jitsu, s'avoue "encore traumatisé".

"On a réellement souffert physiquement et moralement", confie Audrey Martin, 40 ans, asthmatique, qui dit avoir eu "le souffle court" pendant plusieurs semaines. "Quand vous rentrez chez vous et que ça pue autant 'le Lubrizol' à l'intérieur qu'à l'extérieur, vous n'avez qu'une envie, fuir. On a vraiment baigné dans quelque chose d'insalubre. Pour moi, la date du 26 septembre restera gravée dans les mémoires", lance-t-elle.

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A 75 km de Rouen, le village d'Haudricourt, en plein bocage normand, a essuyé "des pluies de suie" sous le panache de fumées. "Lubrizol a foutu ma vie en l'air", assure Jean-François Blondin, céréalier de 39 ans, qui dit avoir perdu "plus de 100 000 euros de récoltes". Cet agriculteur, en arrêt maladie depuis un an pour dépression, confie "avoir songé au suicide".

"Il y a eu un stress post-traumatique et des départs de familles, mais il y a aussi des habitants qui se sont dit qu'ils vivaient là et n'avaient pas à partir", observe Charlotte Goujon, maire PS de Petit-Quevilly, dont les habitations sont les plus proches du site. Assez étonnamment, selon la Fnaim, première organisation d'agents immobiliers, le marché rouennais reste "dynamique, du fait d'une pénurie de l'offre".

Un système d'alerte par téléphone mobile lancé en 2021

Un an après l'incendie de Lubrizol, dont l'usine a rouvert partiellement son site en décembre, élus et associations attendent des mesures fortes de la part du gouvernement pour prévenir les accidents industriels. "Au jour d'aujourd'hui, malheureusement, un accident de cette ampleur pourrait parfaitement arriver parce que les choses n'ont pas fondamentalement bougé", explique le maire PS de Barentin (Seine-Maritime) Christophe Bouillon, qui a présidé la mission d'information de l'Assemblée nationale sur l'incendie de l'usine.

L'exécutif a néanmoins fait plusieurs annonces, jeudi, depuis Rouen. La ministre de la Transition écologique Barbara Pompili a déclaré "qu'en apprenant de cette catastrophe, nous avons évité ici des conséquences encore plus dramatiques". D'où l'importance dorénavant de tirer "toutes les leçons de l'incendie de Lubrizol". Le gouvernement a ainsi notamment annoncé jeudi le lancement d'un système d'alerte par téléphone mobile en cas de danger pour la population.

Ce système, qui sera déployé entre juillet 2021 et juin 2022, "est évidemment une révolution dans l'alerte à la population", a estimé le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin lors d'une conférence de presse à Rouen. Il a précisé que "50 millions d'euros ont été budgétisés" pour ce nouveau service. Le nouveau système d'alerte à la population s'appuiera sur la diffusion cellulaire et l'envoi de SMS géolocalisés. Il "permettra l'envoi massif et rapide de messages prioritaires par rapport aux communications traditionnelles", selon le dossier de presse du gouvernement.

450 millions d'euros pour moderniser entrepôts et sites de stockage

Barbara Pompili a par ailleurs confirmé l'engagement du gouvernement d'augmenter "d'ici à la fin du quinquennat" de 50 % le nombre d'inspections des sites industriels classés. Mais lors d'une réunion avec des élus, elle a précisé que la création de 50 postes d'inspecteurs, annoncée en juin, aurait lieu d'ici à la fin du quinquennat et non en 2021. Et le gouvernement publiera de façon "systématique" d'ici 2022 des "résultats des contrôles de l'inspection des installations classées", comme c'est déjà le cas pour les inspections des sites nucléaires. Les "rapports d'expertise des assureurs" seront "mis à disposition de l'inspection des installations classées", a expliqué Barbara Pompili.

Ces mesures restent néanmoins insuffisantes pour Pierre-Emmanuel Brunet, de l'association Rouen Respire. Il a estimé que les "leçons de la catastrophe" n'avaient "pas été tirées". Le collectif unitaire de Lubrizol, qui regroupe syndicats, associations de victimes et de défense de l'environnement, appelle à une manifestation samedi 26 septembre, au départ de l'usine, pour réclamer des mesures plus contraignantes et des sanctions "exemplaires" envers les industriels, ainsi qu'un "réel suivi médical à long terme" des populations.

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"Le gouvernement a annoncé un plan d'ampleur à la hauteur de la situation", a pour sa part déclaré jeudi le président de France Chimie, Luc Benoit-Cattin, assurant que le secteur chimique a "tiré tous les enseignements" de l'incendie de Lubrizol. La fédération France Chimie a annoncé jeudi un investissement de 450 millions d'euros des industriels du secteur dans la modernisation des entrepôts et sites de stockage.

Ces investissements porteront sur plusieurs domaines : améliorer le cloisonnement dans les entrepôts pour éviter la propagation d'un incendie, renforcer la détection et la lutte contre les incendies avec des systèmes automatiques et des réserves d'eau augmentées, prévenir les risques "d'effets domino" entre sites voisins, etc. Selon les estimations de la fédération, outre la chimie, ce sont un total de 2300 entrepôts et 2500 sites autorisés et Seveso en France qui vont investir 3 milliards d'euros pour moderniser leurs entrepôts à la suite de l'incendie de Rouen.

"L'accident de Lubrizol a permis d'identifier beaucoup de choses" comme "la difficulté de prise en compte notamment des effets à long terme d'un accident et les difficultés à communiquer certaines informations, notamment sur l'état de stocks des matières", observe pour sa part Christophe Bolvin, de la Direction des risques accidentels de l'Institut national de l'environnement industriel et des risques (Ineris).