Un chantier hors-norme. Après l'incendie de Notre-Dame, le 15 avril 2019, Emmanuel Macron avait annoncé vouloir reconstruire la cathédrale en cinq ans, grâce notamment à l'afflux des dons. Celui-ci est d'ailleurs colossal : au total, plus de 825 millions d'euros sont collectés au 31 décembre 2019 pour sa reconstruction, intervenus par le biais de 338 000 donateurs aux quatre coins du monde. Après avoir envisagé l'hypothèse d'un "geste architectural contemporain" dans les semaines ayant suivi le drame, le chef de l'Etat avait finalement assuré avoir acquis la "conviction" de devoir la restaurer à l'identique.

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Le soir-même de l'incendie, sur le parvis d'une Notre-Dame ravagée, Emmanuel Macron avait pourtant adopté un tout autre ton : "Notre-Dame de Paris, nous avons su l'édifier, et, à travers les siècles, la faire grandir et... l'améliorer." Le président est féru de patrimoine, mais apprécie aussi la création, lui qui a fait entrer un peu de contemporain à l'Elysée. "A l'époque, il y avait une vraie interrogation technique sur ce que nous pourrions faire si l'incendie empêchait une reproduction à l'identique", explique Raphaël Gérard, député LREM de Charente-Maritime et membre titulaire de la Commission nationale du patrimoine de l'architecture (CNPA).

Multiplication des projets

Deux jours après la déclaration de l'Elysée, Edouard Philippe, alors Premier ministre, annonce le lancement d'un concours international d'architecture pour la reconstruction de la flèche. "Quand ils ont lancé ce concours, je me suis dit 'Ils sont fous !', s'amuse Jack Lang, ancien ministre de l'Education et de la Culture, aujourd'hui Président de l'Institut du monde arabe. J'ai avant tout encouragé à ce que la restauration ne soit pas trop longue, et j'ai suggéré au président de créer un établissement public." Pour piloter ce chantier de l'extrême, un général à la retraite, Jean-Louis Georgelin, est choisi. Il deviendra président de l'établissement public chargé de la conservation et de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris. C'est lui qui, quelques mois plus tard, intimera à Philippe Villeneuve, l'architecte en chef de Notre-Dame, de "fermer sa gueule". Dans les mois qui suivent l'incendie, cet amoureux de "sa cathédrale chérie" rue dans les brancards.

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Face aux multiples projets, parfois fantaisistes, qui imaginent Notre-Dame tantôt couverte de verdure, tantôt d'une toiture en verre, l'homme insiste : il faut respecter l'ouvrage retouché dans le style gothique par Viollet-le-Duc deux siècles plus tôt. Cette option permet, explique-t-il, de mieux tenir les délais de la reconstruction en cinq ans voulue par l'exécutif. Il étaye ses arguments en juillet 2020, auprès de la CNPA, devant laquelle il présente un dossier de 3 000. Il y énumère les modalités qu'il prévoit pour restaurer le toit, la charpente et la flèche de la cathédrale. La sortie de cette réunion de quatre heures est une victoire pour l'architecte : la CNPA vient d'approuver à l'unanimité une restauration rétablissant l'architecture de Viollet-le-Duc, couverture et flèche comprise, avec l'aide de matériaux d'origine.

Reconstruction à l'identique et matériaux professionnels

Quelques jours plus tard, le 9 juillet 2020, Emmanuel Macron fait le choix de se ranger à l'avis des experts. L'Elysée assure ne vouloir ni retarder le chantier ni complexifier le dossier. "Notre-Dame est classée monument historique et inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco, rappelle Guillaume Poitrinal, président de la Fondation du patrimoine. Il nous semblait évidemment, ne serait-ce que sur le simple terrain juridique, qu'il aurait été difficile de la reconstruire autrement qu'à l'identique." Ce constat, Guillaume Poitrinal semble le faire avec soulagement : "Si on exclut la contribution des grandes fortunes, la fondation du patrimoine a récolté les deux-tiers des dons pour la reconstruction de Notre-Dame, rappelle-t-il. Nous sommes très au contact des particuliers qui ont donné, et quand les premières images des projets sont sorties, nous avons tout de suite eu des messages. Les donateurs souhaitaient majoritairement une reconstruction à l'identique."

Exit les concours pour rajeunir la vieille dame. L'utilisation de matériaux d'origine est également prônée : la charpente sera en bois, plus spécifiquement en chêne, sera réalisée sur le modèle celle partie en fumée il y a deux ans. Une initiative saluée par le président de la Fondation du patrimoine, lui-même entrepreneur dans la filière bois. "Les matériaux traditionnels sont les plus adaptés aux constructions anciennes. Aujourd'hui, il est démontré que le bois est un matériau qui a des faiblesses. Mais il convient à l'infrastructure, qui a été conçue pour porter une charpente en bois", soutient-il.

De la création à l'intérieur de la cathédrale

Reste la question de l'usage du plomb dans les travaux de restauration de la couverture. L'incendie avait provoqué la dispersion d'importantes poussières de cet élément chimique, laissant craindre des risques pour la santé. En mai, le parvis de la cathédrale avait été fermé provisoirement par précaution au public en raison de la concentration trop importante de plomb. Une plainte contre X pour mise en danger de la vie d'autrui a d'ailleurs été déposée en juillet auprès du procureur de la République par deux familles de riverains, la CGT Paris et l'association Henri Pézerat. Questionnée en avril sur le sujet, la maire de Paris Anne Hidalgo avait indiqué être "pour la reconstruction à l'identique" mais préférer "éviter" l'utilisation du plomb. "Remarquons avant tout qu'il ne devient dangereux qu'à partir du moment où il dégage des poussières. Ici, on parle d'une couverture, le contexte est différent", pointe Raphaël Girard. Du côté de la Fondation du patrimoine, on préfère botter en touche, assurant avant tout être "neutre" sur cette question et "faire confiance" aux architectes. Une chose importe : que l'extérieur soit toujours conforme à ce qu'il était avant l'incendie.

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"La création s'exprimera autrement", confirme Jack Lang. A la place, le Château préfère imaginer son "geste contemporain" autrement, aux abords de la cathédrale, ou à l'intérieur. Mais là aussi, les sujets d'indignation ne sont jamais loin. L'autel, dessiné par le sculpteur Jean Touret et écrasé par la chute de la voûte est un sujet délicat. Mais d'autres changements sont aussi envisagés, notamment concernant le parcours de visite de la cathédrale. "Il est certain que l'on ne va pas reproduire l'intérieur de la cathédrale comme à l'époque de Viollet-le-Duc, explique le père Gilles Drouin, chargé de l'aménagement liturgique et culturel de Notre-Dame. Tout simplement parce qu'on ne célèbre pas la messe en 2021 comme on le faisait en 1843."

En novembre, l'archevêché de Paris avait créé une nouvelle polémique, évoquant l'installation de vitraux contemporains. Malgré les protestations de personnalités comme Stéphane Bern, l'idée n'est pas morte. "Comme par le passé, il est aujourd'hui encore question de commander des vitraux à des peintres, ou du mobilier pour le service religieux", raconte un proche du dossier. D'autres éléments contemporains ont été introduits dans la cathédrale par le passé, comme la croix en or du coeur de Notre-Dame, réalisée en 1995 par le sculpteur Marc Couturier. Un comité artistique est en train de se réunir pour choisir d'éventuels artistes. Et si aujourd'hui rien n'est encore fixé, le nom du peintre et sculpteur espagnol Miquel Barcelo a notamment été évoqué. Pas de quoi réconcilier les anciens et les modernes...