Par-delà l'effet euphorisant des Journées du patrimoine, dont le succès ne se dément pas depuis bientôt quarante ans, notre héritage monumental, urbain et paysager ne cesse de se débattre dans des paradoxes qui le minent. Le premier, et le plus dévastateur d'entre eux, est sans aucun doute la formidable déconnexion entre l'image du patrimoine et sa réalité sur le terrain. On le croit vieillot et aristo, quand ses acteurs, ancrés dans leur époque, sont de tous âges et de toutes conditions sociales ; on le croit suspect de relents passéistes, quand il transcende les partis et les idéologies, à la recherche d'une sensibilité partagée ; on le croit coûteux à maintenir, quand il produit de la richesse, une richesse sans prix : celle de la profondeur de l'Histoire, de la fragile beauté, de la possibilité d'une faille spatio-temporelle vers un ailleurs onirique.
Le deuxième paradoxe réside dans le sentiment de fragilité permanente qui affecte des monuments pourtant millénaires et des paysages en apparence immémoriaux. Entre tonneau des Danaïdes financier et rocher de Sisyphe législatif et administratif, on ne cesse de craindre la fin de cet héritage, la possibilité que tout disparaisse, balayé en quelques décennies, par négligence ou bêtise. L'engagement populaire, la force des lois patrimoniales, l'existence même d'un ministère de la Culture : rien ne semble être assez fort pour endiguer l'érosion quotidienne.
Dernier paradoxe, enfin : la négligence envers le patrimoine, alors même qu'il est si consensuel en apparence. Négligences de l'Etat parfois, de certains élus, mais aussi des citoyens, trop peu mobilisés : tout le monde doit ici faire un travail d'introspection. Car il en va du patrimoine comme du vote : une abstention trop forte met le système en danger... La construction hypercentralisée du système des Monuments historiques français depuis 1830 a trop habitué le citoyen à la passivité. Les énergies associatives, qui irriguent tout le territoire national, doivent être mieux organisées sans doute.
Sans doute, toutes ces difficultés se confondent-elles dans un trait majeur : le patrimoine constitue forcément le vestige d'un autre monde, vivant sur un rythme à l'opposé du nôtre. Il a besoin de temps long, alors que nous vivons dans la minute. Il raconte des choses complexes, quand nous voulons tout dire en 140 signes. Il est beauté muette au milieu du vacarme contemporain. Il demande des efforts, mais nous sommes si pressés... C'est pourquoi il faut toujours remettre l'ouvrage sur le métier. C'est pourquoi il faut que le patrimoine soit incarné, par un ministre de la Culture (hypothèse d'école peu crédible), une vedette médiatique, ce qu'a si bien réussi Stéphane Bern, une émission populaire... ou un loto, comme celui créé en 2017 et que les associations de défense du patrimoine réclamaient depuis un quart de siècle.

Le chantier de rénovation du château de Villers-Cotterêts, dans l'Aisne (ici en mai 2021) est le projet culturel et architectural du quinquennat d'Emmanuel Macron.
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Celui-ci est à mettre au crédit du quinquennat Macron qui s'achève, comme le sauvetage, tardif mais réel, d'un monument majeur de notre histoire collective : le château de Villers-Cotterêts, qui sort d'une longue nuit d'abandon. Mais le "en même temps" aura laissé là aussi des traces : la loi Elan [NDLR : pour l'évolution du logement, de l'aménagement et du numérique] de 2018, notamment, qui a fragilisé le système de défense du patrimoine et la promotion de la qualité architecturale.
L'échec le plus grave aura cependant été la folie éolienne, qui frappe tous les paysages. Tout le monde a compris, et le président aussi, que ces aérogénérateurs industriels ne sont ni écologiques ni efficaces. Ici, la combinaison entre la superstition écolo et l'habileté des lobbys aura produit beaucoup de dégâts, à défaut d'électricité. Banalisation des paysages, ravages sur la faune, bétonnage des sols... tout ça dans le vain espoir de remplacer le nucléaire, qui n'est pas remplaçable en l'état de la science et de nos besoins énergétiques.
On touche là au grand échec du monde patrimonial, qui n'a pas su ou pu se constituer en force politique, alors même qu'il poursuit, comme l'écologie, une philosophie de la préservation de ce qui existe, ainsi que la protection de la fragilité et la défense de l'unique, menacé par la gloutonnerie consommatrice. Toutes ces questions ne manqueront pas de revenir dans le débat de la prochaine élection présidentielle. Ce n'est pas toujours un moment de grande subtilité de la pensée collective, mais on peut souhaiter que le patrimoine, c'est-à-dire l'identité et la beauté, ne disparaisse pas complètement du débat public : en parler, c'est toujours faire mémoire et donc permettre l'action.
*Professeur d'histoire de l'art moderne à Sorbonne Université.
