La "honte". C'est le mot exprimé par le pape après la publication en France du rapport Sauvé sur les agissements pédocriminels au sein de l'Église catholique. "Je prie et prions tous ensemble, à toi Seigneur la gloire, à nous la honte. C'est le moment de la honte", a insisté le pape argentin.
Il faut dire que les chiffres donnent le vertige. La commission indépendante a rendu publiques mardi ses conclusions accablantes, évaluant à 216 000 le nombre des enfants et des adolescents victimes de clercs et de religieux depuis 1950. Si l'on ajoute les personnes agressées par des laïcs travaillant dans des institutions de l'Eglise (enseignants, surveillants, cadres de mouvements de jeunesse, etc.), le chiffre passe à 330 000. Désormais, plusieurs grands chantiers attendent l'Eglise catholique de France. Tour d'horizon.
Une "réparation" financière
C'est un chantier encore balbutiant mené depuis deux ans par l'épiscopat, qui s'est toutefois toujours gardé de parler de "réparation" ou "d'indemnisation". En mars, il a décidé le versement d'une "contribution financière", financée par un fonds de dotation doté de 5 millions d'euros et abondé par les dons des évêques, des prêtres et des fidèles. Une méthode de financement controversée : une partie des fidèles refuse de mettre la main à la poche, tandis que des victimes font valoir que cela revient à "diluer" la responsabilité de l'Eglise.
Mardi, la commission a préconisé d'individualiser le calcul de l'indemnisation due à chaque personne victime en fonction du préjudice subi. En outre, elle écarte la piste d'un appel aux dons des fidèles et d'une socialisation du financement, préférant plutôt que ce dernier s'opère "à partir du patrimoine des agresseurs et de l'Eglise de France".
Le président de la Conférence des évêques de France (CEF) a pourtant appelé mercredi l'"ensemble des fidèles" à se sentir "concerné" par le financement de l'aide financière. "J'espère qu'un certain nombre de fidèles voudront bien nous aider à faire cela", a déclaré Mgr Eric de Moulins-Beaufort sur franceinfo.
Une coordination avec la justice
Dans son rapport, la commission Sauvé a déploré "un traitement insuffisant" des affaires de pédocriminalité, regrettant qu'il n'y ait pas eu "de signalement à la justice pendant très longtemps". Ces dernières années, pour rendre plus fluides les relations entre institution ecclésiale et institution judiciaire, plusieurs diocèses ont contracté des conventions avec les parquets. C'est le cas de 15 d'entre eux, par exemple de Paris, Strasbourg ou Grenoble mais tous ne l'ont pas encore fait.
D'où un encouragement, dans les préconisations du rapport, à généraliser ce type de conventions. Entre septembre 2018 et septembre 2020, 110 signalements pour violences sexuelles adressés aux procureurs ont été recensés par la CEF. La Commission Sauvé elle-même a effectué 22 signalements aux parquets dans des dossiers dont elle a eu connaissance.
Le secret de la confession
Articuler "justice de Dieu" et "justice des hommes" est un autre défi qui se pose à l'Eglise. La Commission Sauvé préconise aux autorités de l'Eglise de relayer un message clair indiquant aux confesseurs et aux fidèles : le secret de la confession ne peut déroger à l'obligation, prévue par le Code pénal, de signaler aux autorités judiciaires et administratives les cas de violences sexuelles infligées à un mineur ou à une personne vulnérable. L'article 434-3 du Code pénal qualifie de délit la non-dénonciation d'agressions sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans, le secret professionnel n'étant alors pas applicable (article 226-14).
Au lendemain de la publication du rapport, Eric de Moulins-Beaufort a affirmé que la confession devait rester "secrète" car elle couvrait un "espace de parole libre". "Le secret de la confession s'impose à nous et en cela il est plus fort que les lois de la République", a-t-il déclaré.
"Il n'est pas permis à un prêtre de faire usage de ce qu'il a entendu en confession et donc, il ne peut en aucun cas signaler aux autorités judiciaires un pénitent, que ce soit l'auteur, la victime ou le témoin. La sanction d'une violation directe du sceau sacramentel est l'excommunication", souligne une note de la CEF du 8 décembre dernier, citée dans le rapport Sauvé.
La présence des femmes et des laïcs
La Ciase recommande de renforcer "grandement" la présence "des laïcs en général et des femmes en particulier" dans la gouvernance de l'église.
Un chantier souhaité de longue date par les mouvements réformateurs dans l'Eglise comme "la Conférence des baptisés francophones", ou "le comité de la jupe". Plusieurs évêques font valoir que les femmes sont de plus en plus membres de conseils épiscopaux, responsables des finances etc.
Mais la théologienne Anne Soupa, qui avait postulé à l'archevêché de Lyon pour succéder à Mgr Philippe Barbarin va plus loin en demandant que les femmes aient plus de responsabilités dans la vie de l'Eglise. Selon elle "la promotion des femmes passe par une remise en question du caractère sacré du prêtre et du patriarcat dans son ensemble".
