Le chiffre a été glissé dans un confidentiel du Journal du dimanche comme s'il y avait lieu de s'en satisfaire. En ce début d'été, six victimes d'abus sexuels dans l'Eglise ont reçu une indemnisation du fonds de secours et de lutte contre les abus sur mineurs dans l'Eglise catholique (Selam). Bien sûr, il est absurde de mettre en regard ce faible chiffre avec les 216 000 victimes mineures identifiées par la commission Sauvé en octobre 2021. Malgré tout, neuf mois après, le mécanisme de réparation mis en place par la Conférence des Evêques de France paraît bien lent au regard de l'électrochoc provoqué et des 6200 témoignages recueillis.
Pourtant, l'argent est là : le Selam dispose de 20 millions d'euros pour remplir sa mission. Les blocages sont ailleurs. Pour traiter les demandes, l'Eglise a, en effet, décidé de mettre en place une Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation (Inirr), présidée par Marie Derain de Vaucresson, juriste et ancienne défenseure des enfants. Au début du mois de juillet, celle-ci avait reçu 893 demandes, mais seules 25 d'entre elles avaient fait l'objet d'une décision et une dizaine avaient été transmises au fond Selam pour paiement effectif.
Depuis ses débuts mi-janvier, l'Inirr bute sur des difficultés de recrutement et d'organisation. En effet, une fois qu'elle a contacté l'instance, chaque victime se voit attribuer un référent (psychologue, juriste...) qui va traiter son dossier, en recueillant notamment ses souhaits en matière de réparation (financière ou pas ? Autres gestes désirés ?...). Or, ces référents se révèlent extrêmement difficiles à trouver. Aujourd'hui encore, ils ne sont pas assez nombreux, seules 135 victimes en ont un. Résultat, l'Inirr hésite à communiquer sur son action de peur de ne pas pouvoir absorber les demandes.
Deuxième difficulté, le calcul de l'indemnisation. Dans ses premiers mois d'existence, l'Inirr a dû élaborer une grille permettant de calquer les montants sur les préjudices subis. Elle a décidé de croiser trois facteurs : la gravité des faits d'abus sexuels, la gravité des manquements de l'Eglise et la gravité des conséquences sur la santé. Le tout formant un barème sans somme plancher, mais avec un plafond fixé à 60 000 euros. Si les victimes ne contestent pas les montants envisagés, certaines d'entre elles regrettent, en revanche, les modalités de calcul : pourquoi une "tentative" d'abus n'est-elle pas prise en compte alors qu'elle peut être traumatisante ? En quoi le fait que l'Eglise ait agi lorsqu'elle a été alertée minimise-t-il l'indemnisation envisagée ? L'Inirr doit rassurer, expliquer, corriger certains points.
Des cellules d'écoute pas toujours à la hauteur
Début juin, des collectifs de victimes font savoir qu'ils trouvent les délais trop longs. Même en vitesse de croisière, il faut trois à quatre mois entre le dépôt de la demande et la décision. L'argument avancé à plusieurs reprises par Marie de Vaucresson - "Nous construisons quelque chose d'inédit, il faut du temps" - ne suffit pas. Chez les victimes, il heurte un vécu fait d'émotions et de souffrance que la commission Sauvé et les démarches auprès de l'Inirr ont réveillé, des décennies parfois après les faits.
L'Inirr est loin d'être la seule responsable des retards enregistrés. Depuis quelques mois, l'Eglise semble moins se préoccuper des questions d'abus sexuels. Un vaste mouvement de réaffectation des évêques est en cours et rend plus difficile l'identification d'interlocuteurs pérennes. Dans certains endroits, ce sont les cellules d'écoute des diocèses qui ne sont pas à la hauteur de l'enjeu. Ailleurs, ce sont les évêques eux-mêmes qui ne prennent pas le sujet à bras-le-corps. Pourtant, il est loin d'avoir disparu avec la commission Sauvé. Ainsi, le 2 juin, dans le diocèse de Belfort-Montbéliard, un prêtre a été condamné à trois ans de prison avec sursis pour agression sexuelle sur une victime âgée de moins de 15 ans. Or, pour prévenir, il faut aussi montrer que l'on accorde de l'importance aux victimes passées. Six indemnisées en neuf mois, est-ce assez pour garder les consciences éveillées ?
