Après l'onde de choc, la promesse d'une réparation. La commission indépendante dirigée par Jean-Marc Sauvé (Ciase) avait secoué toute l'institution en publiant le mois dernier son rapport révélant l'ampleur de la pédocriminalité dans l'Eglise depuis 70 ans. Selon la Ciase, 330 000 majeurs ont fait l'objet de violences sexuelles depuis 1950, quand elles étaient mineures, de la part de clercs, religieux ou personnes en lien avec l'Eglise, soit "2900 à 3200" personnes.
Les 120 évêques de France étaient ainsi réunis à Lourdes depuis mardi avec pour mission de s'accorder sur les modalités d'indemnisation des victimes. Vendredi, les prélats avaient reconnu la "responsabilité institutionnelle" de l'Eglise dans ces actes pédocriminels et leur "dimension systémique".
"Qui va payer ?" demeurait l'une des grandes questions de ce lourd dossier. Et comment ? Les évêques de France ont finalement décidé, ce lundi, de la constitution d'une instance nationale chargée d'indemniser au cas par cas les victimes de violences sexuelles, a annoncé le président de la Conférence des évêques de France (CEF), Mgr Eric de Moulins-Beaufort. Elle sera présidée par une juriste, Marie Derain de Vaucresson, ancienne défenseure des enfants, qui constituera "son équipe à sa guise sur le modèle de la commission Sauvé", a précisé Mgr de Moulins-Beaufort. Marie Derain de Vaucresson, cadre du ministère de la Justice dont la mission commence immédiatement, "va déterminer les règles de fonctionnement de cette commission", a-t-il dit. "Nous allons (...) lui fournir les moyens d'accomplir cette mission (...) d'indemnisation individualisée des personnes victimes", a-t-il ajouté.
"La réparation financière fera partie de la réponse mais pas de manière automatique, a indiqué de son côté Marie Derain de Vaucresson au journal La Croix, soulignant que "cela dépendra vraiment de chaque victime". "Certaines ont exprimé le simple besoin de savoir si leur agresseur était toujours en vie, d'autres de rencontrer une personne concernée par leur situation - l'abuseur lui-même, ou l'évêque de l'époque", a dit la juriste, ajoutant : "il faut que l'on imagine toutes les modalités par lesquelles répondre à ce besoin de réparation".
"L'Eglise brise une culture qui a prévalu pendant des siècles : celle de l'entre-soi"
Comme le préconisait Jean-Marc Sauvé, l'Eglise financera cette indemnisation sur ses propres ressources, sans appel aux dons des fidèles. Pour cela, les évêques ont décidé d'alimenter le fonds d'indemnisation des victimes de pédocriminalité dans l'Eglise "en se dessaisissant de biens immobiliers de la Conférence des évêques de France et des diocèses". En outre, s'il le faut, "un emprunt pourra être souscrit pour anticiper les besoins", d'après Mgr de Moulins-Beaufort.
Auprès de L'Express, Olivier Savignac, président du collectif de victimes d'abus sexuels dans l'Eglise "Parler et revivre", y voit des "signes forts" de la "responsabilité de l'Eglise sur le plan physique et numéraire". D'autres annonces vont dans le bon sens. Comme l'ouverture du tribunal pénal canonique d'ici le 1er avril 2022 - juridiction spéciale pour sanctionner des personnes coupables d'agression sexuelle, jusqu'au renvoi de l'état clérical - devrait "permettre de dépayser certaines affaires, d'éviter les conflits d'intérêts", explique Olivier Savignac. Même s'il reste du pain sur la planche. "On a affaire à un droit canonique très archaïque. Il va falloir changer les comportements, les procédures, pour qu'elles soient les plus transparentes possibles. Elles ne le sont pas aujourd'hui dans les tribunaux régionaux."
Des groupes de travail sur divers sujets portant notamment sur la confession et l'accompagnement spirituel, les moyens de vigilance et de contrôle, composés de laïcs, diacres, prêtres, personnes consacrées ou évêques vont également être constitués, associant aussi des victimes. "L'Eglise brise ainsi une culture qui a prévalu pendant des siècles : celle de l'entre-soi, qui passait par un mode de gouvernance archaïque avec des dérives", juge Olivier Savignac. Autre signe d'ouverture : la participation d'au moins une femme au conseil de chaque séminaire et de maisons de formation, avec le droit de vote.
La place de Rome et du pape
François Devaux, cofondateur de l'association "La parole libérée", aujourd'hui dissoute, souligne à L'Express une "bonne approche", qui suit méthodiquement les recommandations de la Ciase. Avant, néanmoins, de tempérer : "Les évêques n'ont plus tellement la possibilité de mégoter tellement la pression sur eux est importante. Ils sont contraints d'engager ce processus car la confiance s'écroule autour d'eux comme un château de cartes."
Surtout : la reconnaissance et l'indemnisation de la part des évêques des abus dans l'Eglise n'engagent pour le moment pas le Vatican. Le siège de l'Eglise catholique est attendu sur un certain nombre de sujets, notamment sur les recommandations émises par la Ciase sur le droit canonique, afin de protéger les victimes d'abus. Ou sur quelques points doctrinaux. A la demande des évêques, le pape devra aussi envoyer une équipe de visiteurs afin d'évaluer leur mission de protection des mineurs et "de donner si nécessaire les suites qui s'imposent à l'issue de leur visite". Les associations de victimes doutent de son efficacité.
"Le premier qui aurait dû reconnaître la responsabilité institutionnelle de l'Eglise, et depuis longtemps, c'est le pape", tranche François Devaux. "L'Eglise de Rome était aussi responsable, puisqu'elle était au courant de tous les signalements par les évêques des prêtres fautifs, agresseurs dans leurs diocèses, abonde Olivier Savignac. A mon sens, elle doit aussi être solidaire, elle doit payer."
