Pas d'échappatoire possible, au moins pour quelque temps : parler du catholicisme français, c'est parler du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église - présidée par le haut fonctionnaire Jean-Marc Sauvé -, remis le 5 octobre 2021 à la Conférence des évêques de France. Déjà fragilisée par la baisse du nombre de fidèles, la première religion de l'Hexagone en sort dévastée. Raison de plus pour lire deux ouvrages importants, rigoureux, qui nous plongent dans la longévité d'une crise dont l'analyse évite les illusions rétrospectives et les causalités trop simples. Le premier, conversation avec la sociologue Danièle Hervieu-Léger, aborde l'avenir incertain du catholicisme français ; le second, recueil d'études de l'historien Yvon Tranvouez, retrace le récent passé breton de l'institution. Tous deux auraient pu exister sans le rapport Sauvé, mais son ombre plane sur leurs analyses et précipite leurs conclusions - sans appel, au moins pour l'aire européenne ; plus contrastée ailleurs, notamment en Afrique et en Amérique latine, la part des catholiques dans le monde étant même en légère progression.

LIRE AUSSI : Rapport sur la pédophilie : le mea culpa embarrassé de l'Eglise

La fin d'une chose est toujours difficile à interpréter tant les nuances peuvent être nombreuses comme les lueurs du crépuscule. Cet embarras saisi l'observateur du catholicisme français, coincé entre le commentaire monotone des tendances baissières (moins de prêtres, moins de sacrements, etc.) et la tentation de scruter ce qui rougeoie encore dans l'obscurité. Le déclin est un objet ingrat. En 2003, Danièle Hervieu-Léger, après des travaux remarqués sur les étudiants chrétiens ou les communautés nouvelles, intitulait sans hésitation son essai : Catholicisme, la fin d'un monde, forgeant le terme d'"exculturation" pour désigner la disparition du catholicisme de notre horizon. Vingt ans plus tard, elle intitule ses entretiens avec l'éditeur Jean-Louis Schlegel : Vers l'implosion ?, laissant entendre que la fin n'est pas encore arrivée, mais menace plus que jamais, et dans une forme peut-être plus violente qu'en 2003. Entre le presque rien et le je-ne-sais-quoi qui pourrait revenir, sa position est délicate : comment ne pas en rester au constat simplement négatif - être, par exemple, attentif aux nouvelles manières d'être catholiques, plus fluides, plus électives -, sans se laisser abuser par des dynamiques bruyantes et éphémères, telles La Manif pour tous ou la fronde contre l'interdiction du culte durant le confinement ?

Face à la nébuleuse conservatrice qui regimbe, l'auteure du très beau Le Temps des moines (PUF, 2017) doute et redoute. Cette posture défensive la distingue de ses plus jeunes confrères, tel l'historien Guillaume Cuchet ou le sociologue Yann Raison du Cleuziou, plus attentifs aux potentialités et à la diversité de cette frange identitaire et décomplexée dans laquelle on a vu, à raison, une "gentrification" et une "droitisation" du catholicisme. On regrettera au passage que Vers l'implosion ? soit un livre d'"entretiens", souvent consensuels, et pas de "débat" avec ces cadets contradicteurs, dont certaines thèses sont simplifiées pour la cause. D'eux à elle, la défiance est générationnelle. Du côté d'Hervieu-Léger, la sympathie pour un catholicisme de gauche, où la sociologie retrouvait dans les années 1970 sa propre posture intellectuelle, est évidente : goût de l'expérimentation, déplacement du regard, attention à l'autre (non-catholique) dominent ses hypothèses, sous la figure tutélaire du jésuite Michel de Certeau, observateur sans crainte, dès 1973, d'un "christianisme éclaté". Aujourd'hui, les cadets gagnent du terrain, rappelant que le catholicisme de gauche n'a pas fait beaucoup de petits, contrairement à ces néo-intransigeants qui tiennent désormais l'avenir du catholicisme français entre leurs mains, et méritent à ce titre attention.

L'Eglise est-elle allée trop loin ?

Cette divergence de vues ne porte pas seulement sur le présent du catholicisme et sa résilience ; elle renvoie à un point de crispation plus ancien : le rôle, dans la crise actuelle, du concile Vatican II, celui de l'ouverture de l'Église au monde moderne. Serait-on allé trop loin, se murmure-t-il sous les moulures de certains évêchés de province ? Pour Hervieu-Léger, la réponse est claire : pas question de voir dans cette saine mise à jour de la doctrine la cause de l'effondrement de la pratique, que Guillaume Cuchet situe très précisément en 1965, fin du concile. Ce serait trop accorder à Brassens qui s'emmerdait à la messe (où il n'allait jamais) depuis qu'elle n'était plus en latin. Comme le rappelle la sociologue, corrélation n'est pas explication, et la crise institutionnelle couvait dès les années 1950.

LIRE AUSSI : Abus sexuels et secret de la confession : l'incroyable myopie de la hiérarchie catholique

La gabegie actuelle s'enracine dans des mouvements plus profonds : avènement de la modernité où le libre choix de soi ne se satisfait plus des vieux automatismes ; transformation du monde rural, fatale pour une Église qui s'était longtemps confondue avec un territoire organisé autour d'un clocher ; effondrement d'un système social bâti sur l'autorité sacrée des pères et la fécondité naturelle des femmes. Mais au-delà des causes exogènes, au-delà même des conflits, des erreurs stratégiques (telle la condamnation de la contraception par l'encyclique Humanæ vitæ en 1968), la raison du déclin est à chercher dans une sorte de désintérêt. Non sans émotion, Hervieu-Léger évoque un article célèbre de la revue catholique Christus décrivant, en 1966, une "désaffiliation muette", celle de ces catholiques "qui quittaient le navire sans tempête", "sans même faire acte de rupture", simplement parce que la religion leur était devenue étrangère. Ce n'est qu'une fois dehors qu'ils réalisaient ne plus être dedans, sans douleur ni manque particulier. Ces fugitifs en mocassin sont la vraie tragédie du catholicisme européen, celle de l'indifférence, réduisant la foi à un simple "M'enfin".

Le mystère de cet effacement silencieux se retrouve dans un passionnant essai qui nous ramène au réel historique : celui de la Bretagne de 1905 à aujourd'hui. Est-ce le style allègre, légèrement impertinent de son auteur ? Est-ce son immense culture ? Ou sa capacité à varier les focales d'analyse (temps long et national contre temps court et local), sans jamais perdre son lecteur ? La Puissance et l'effacement fait partie de ces livres qui éclairent, irradient par moments. Ce détour par la Bretagne n'est pas un hasard : le Grand Ouest fut très tôt un laboratoire d'observation des mutations de la foi et de la pratique, depuis la magnifique étude d'Yves Lambert sur la commune de Limerzel : Dieu change en Bretagne (1985), chef-d'oeuvre indépassé, plus crucial pour notre modernité que n'importe quel livre de Lévi-Strauss. Fils de cette école qui a révolutionné la sociologie religieuse, Yvon Tranvouez balaye le "mirage rétrospectif", celui d'une chrétienté au chapon rond, paisible et obéissante. La réception contrastée en Bretagne de la loi de séparation des Églises et de l'État (1905) révèle les tensions d'un peuple peu sensible aux injonctions épiscopales. Quant aux fiers patronages, relus à travers le journal d'un vicaire de la Belle Époque, ils ne sont guère plus édifiants : l'investissement du clergé dans les loisirs visait d'abord à éloigner la jeunesse de l'auberge, si peu à annoncer Jésus-Christ.

"Un deuxième seuil de détachement religieux"

LIRE AUSSI : Chantal Delsol : "Le besoin de religieux ne meurt pas avec le progrès"

Donnant raison à Hervieu-Léger, l'historien voit dans les années 1950 le début de la fin, dissimulée sous les chiffres encore élevés - et peu contrôlables - de la pratique dominicale. Il montre surtout que la crise des années 1960-1970, d'autant plus spectaculaire qu'elle s'appuyait sur les forces même de la chrétienté (le clergé, plus contestataire que l'ouaille moyenne), a occulté les décrochages plus profonds des années 1990-2010. Dans le diocèse de Quimper (Finistère), les premières années du XXIe siècle marquent ainsi "un deuxième seuil de détachement religieux, moins spectaculaire pour l'opinion, mais plus profond et plus ravageur que celui qui s'était produit trente ans plus tôt". Cette deuxième vague a été dissimulée par la médiatisation des Journées mondiales de la jeunesse et de la génération Jean-Paul II, au capiteux parfum de reconquête. Même si la Bretagne a ses singularités, on reste frappé des correspondances avec les évolutions nationales : individualisation du croire, logiques d'affinité et non plus de proximité dans le choix de sa communauté, patrimonialisation de la religion.

Oui, Dieu change en Bretagne, mais cette fois, il est juste parti - culturellement parlant. Ce qui n'empêche pas le petit reste des croyants de croire, et de donner à leur aventure, devenue plus solitaire, plus intime, les multiples formes du destin, y compris celle de la grâce.

"Vers l'implosion ? Entretiens sur le présent et l'avenir du catholicisme", par Danièle Hervieu-Léger et Jean-Louis Schlegel, Le Seuil, 400 p., 23,50 ¤.

"La Puissance et l'effacement. Destin du catholicisme breton (fin XIXe-début XXIe siècle)", par Yvon Tranvouez, Presses universitaires de Rennes, 528 p., 22 ¤.