Le pont reliant l'île de Ré à La Rochelle célèbre son 20e anniversaire. Pourtant, l'humeur n'est pas à la fête pour ce petit groupe de Rétais de souche ou de coeur, posté à l'entrée de la Maison de la presse du très chic village des Portes. Devant la pétition réclamant la « sauvegarde de l'île », disposée en évidence à côté de la caisse, on entame une énième discussion sur la « terrible » échéance de 2012. Cette année-là, l'emprunt contracté pour financer l'ouvrage, long de 3 kilomètres, sera définitivement remboursé. Le péage à 16,50 euros (9 en basse saison) n'aura alors plus de raison d'être. Seule l'écotaxe de 3,05 euros devrait être maintenue... « Si rien n'est fait pour stopper la déferlante touristique qui s'annonce avec la quasi-gratuité du pont, c'est la mort assurée. A nous la pollution, les embouteillages, les plages noires de monde », résume ce quinquagénaire parisien, propriétaire d'une ravissante résidence secondaire dans les paisibles ruelles d'Ars. Autre préoccupation moins avouable mais prédominante : la baisse de la cote de l'île entraînerait fatalement une chute de l'immobilier.
Vues du continent, ces préoccupations de « nantis » font parfois sourire. « On voudrait nous faire passer pour une poignée d'irréductibles défendant leurs privilèges », déplore Patrice Raffarin, maire de Rivedoux-Plage, à l'entrée de l'île. « Il ne s'agit pas d'opérer une sélection par l'argent, martèle-t-il. Tous les visiteurs sont évidemment les bienvenus... pourvu qu'ils laissent leur voiture à la porte. C'est à nous de les y inciter. » Pour l'élu, la circulation représente le problème n° 1. Si l'arrivée du pont s'est accompagnée de solides garde-fous juridiques visant à préserver les côtes et à éviter toute construction anarchique, la nécessité de créer un réseau de transports en commun cohérent a été sous-estimée. Or, depuis l'inauguration du pont, en 1988, le trafic de véhicules a doublé, passant de 1,5 à 3 millions d'unités par an. Avec les beaux jours fleurissent à nouveau les interminables bouchons, cauchemar de tous les habitués de l'île. Créations de grands parkings à l'entrée du pont, d'une voie réservée aux bus, de navettes gratuites... les propositions fusent. L'augmentation de l'écotaxe permettrait de financer à la fois ce plan de transports ambitieux et une solide politique de défense de l'environnement.
Surnommé la « mémoire de l'île », l'ancien ostréiculteur Gérard Nicolleau applaudit... tout en restant réaliste. « Plus que nos parcs à huîtres, notre sel ou nos vignes, c'est bien le tourisme qui nous fait vivre aujourd'hui. » Ce retraité, passionné d'histoire, n'appartient pas au petit clan de nostalgiques qui regrettent le temps d'avant le pont, quand les îliens vivaient en autarcie. Cette nouvelle liaison avec le continent fut, pour lui, le début de la liberté, sonnant la fin des longues traversées en bac. « Le jour où j'ai enfin pu aller en France (sic) à pied sec reste à jamais gravé dans ma mémoire. On l'aime bien, notre pont... même s'il suscite toujours beaucoup de débats. »