"Avant la construction du pont, il fallait être sacrément motivé pour venir passer ses vacances à Oléron !" reconnaît Dolly Boussereau, longtemps à la tête de l'hôtel-restaurant le Terminus, installé sur la commune de Bourcefranc, côté continent, tout près de l'ancien embarcadère des bacs. La bousculade au milieu d'une horde de vacanciers harassés par une longue nuit dans le train ; les kilomètres de bouchon sous un soleil de plomb ; le lent et continu va-et-vient des navettes maritimes... Voilà ce que devaient endurer les aspirants Robinson avant d'atteindre, enfin, ce qui ressemblait encore à un petit paradis de verdure bordé de plages de sable fin. Jusqu'à ce fameux 21 juin 1966, jour tant attendu de l'inauguration du viaduc. 30 000 mètres cubes de béton, 2 500 tonnes d'acier, 935 000 heures de travail auront été nécessaires pour donner forme à cette merveille technologique (totalement innovante), premier pont à relier une île de l'Atlantique au continent.
Plus besoin d'avoir l'oeil rivé sur les horaires des bacs et d'effectuer de savants calculs d'itinéraires avant de se rendre à Rochefort ou à Saintes, grandes villes les plus proches. Les Oléronais savourent leur nouvelle liberté et se frottent les mains face au boom touristique annoncé. Même si, comme le précise l'historien local Philippe Lafon, la pompe était déjà bien amorcée : "L'arrivée du tourisme sur l'île remonte tout de même à 1880 ! Le pont a juste servi d'accélérateur." La période euphorique des années 1960 facilite également le développement rapide des activités commerciales, des infrastructures, de l'immobilier... Sans aucun respect de l'environnement et dans une complète anarchie architecturale. A l'époque, rares sont ceux qui tirent la sonnette d'alarme.
"Notre statut de pionnier nous a valu d'essuyer les plâtres, affirme Franck Aïs, président de la Société oléronaise de manifestations économiques et touristiques. L'île de Ré, voisine, a su tirer profit de nos erreurs en instaurant un plan d'occupation des sols beaucoup plus drastique." Ici, comme à Ré, la bête noire est le visiteur à la journée, qui "envahit les plages, ratisse les moules et les crabes à marée basse, remplit les poubelles". Sans pour autant faire marcher le commerce. L'idée du rétablissement d'un péage (disparu en 1991) et de l'instauration d'une écotaxe afin de limiter le nombre de passages refait régulièrement surface. Mais ses partisans se heurtent aux tenants du respect d'une île "ouverte à tous". Ré-Oléron, même débat ?