Les vieux Noirmoutrins s'en souviennent comme si c'était hier. « Autrefois, nous avions tous en tête les horaires des marées, raconte Philbert Dupont, ancien architecte et natif de l'île. Quand la mer était haute, nous savions d'instinct que le Gois était fermé et qu'il ne pouvait plus rien nous arriver. » Sas protecteur et porte ouverte sur le continent, le passage du Gois (le gué, en patois) a toujours suscité des sentiments contradictoires. A marée basse, entre Beauvoir-sur-Mer et Barbâtre, la mer s'y retire sur plusieurs centaines de mètres, découvrant une route longue de 4,150 kilomètres, tantôt pavée, tantôt goudronnée. Quand le niveau monte, celle-ci disparaît et la possibilité d'une île refait surface. C'est à partir de 1780 que les Noirmoutrins commencent à l'emprunter pour transporter des marchandises. Mais il faut attendre 1920 pour que le Gois devienne une voie praticable sans danger. A cette époque, pendant que les notables, venus de Paris ou de Nantes, effectuent la traversée en bateau de Pornic à l'estacade du Bois-de-la-Chaize, les premières voitures automobiles passent le Gois hissées sur des charrettes à cheval ! Avec la création du pont, en 1971, les insulaires ont peu à peu déserté le passage pour ne quasiment plus l'emprunter aujourd'hui. La raison principale ? « Cela bousillait les châssis des voitures », répond tout de go Philbert Dupont. « Enterré » par le pont, le Gois s'est transformé en pure attraction touristique, doublé d'un « spot » de pêche à pied. Par grandes marées, ils sont des centaines à venir, en bottes, amasser des kilos de coques et de palourdes dans leurs seaux. Près de 500 000 véhicules défilent chaque année sur la D 948, la plus insolite des départementales françaises. Dès les beaux jours, voitures et camping-cars font même la queue, depuis la commune de Beauvoir-sur-Mer, en attendant le fameux passage. « Le Gois est un morceau de mer vivant, on ne se lasse pas de l'admirer », confie Stéphane Buron, nouveau directeur de l'office de tourisme de Beauvoir et patron du restaurant le Relais du Gois, en face du site. L'homme habite sur place et sert de vigile pour le passage. En cas d'accident - soit une douzaine de fois par an - c'est lui qui donne l'alerte. « La plupart du temps, ce sont des touristes qui ont voulu prendre le passage alors que la mer commençait déjà à monter, explique-t-il. Ils doivent abandonner leur véhicule et monter sur les balises refuges en attendant les secours. » Certains en ont même fait un jeu. Yvan Devineau, ancien capitaine au long cours et vice-président des Amis de Noirmoutier, se rappelle du défi qu'avait lancé son fils adolescent à trois de ses amis. Ils souhaitaient passer une nuit à la belle étoile perchés sur une balise avec quelques huîtres et du muscadet : « Transis de froid, ils n'ont pas fermé l'oeil et se sont juré de ne jamais récidiver. » A bon entendeur...