Il arrive que Dan Price s'agace, surtout quand il scrute les résultats d'une entreprise comme Amazon. "Jeff Bezos [le patron d'Amazon, NDLR] pourrait donner un bonus de 225 000 dollars à chacun des 400 000 employés de ses entrepôts et être toujours plus riche qu'il ne l'était au début de la pandémie", a assuré, vendredi, sur Twitter, le PDG de Gravity Payments, célèbre pour avoir divisé par 14 son salaire en 2015, pour le ramener à 70 000 dollars - environ 60 000 euros -, soit le salaire minimum fixé pour tous les employés de sa propre entreprise.
Le généreux Dan Price n'est pas le premier à être scandalisé par la richesse accumulée par l'homme le plus riche du monde en temps de pandémie. En septembre, l'association internationale Oxfam avait déjà estimé que le patron d'Amazon pourrait, avec les bénéfices qu'il a réalisés pendant la crise sanitaire, verser une prime 105 000 dollars aux 876 000 personnes employées par Amazon dans le monde entier, y compris en France, et conserver sa richesse prépandémie.
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Ce n'est pas un secret, Amazon a la réputation de dominer sans partage sur le monde de la vente en ligne. Et même de la vente tout court. L'entreprise a annoncé, jeudi, un chiffre d'affaires trimestriel approchant les 100 milliards de dollars, soit une progression de 37% sur un an, ainsi qu'un bénéfice net vertigineux de 6,3 milliards de dollars. La fortune personnelle de Jeff Bezos se chiffre quant à elle à presque 200 milliards de dollars. Un autre monde.
En France, alors que le reconfinement et la fermeture des commerces non-essentiels laissent entrevoir un nouveau désastre économique - notamment chez les libraires - le dynamisme de la plateforme d'e-commerce américaine fait peur. Sauf si le gouvernement décide, à nouveau, de lui mettre des bâtons dans les roues.
Pas de "pré Black Friday"
Agnès Pannier-Runacher a lancé les hostilités, ce samedi. Sur Europe 1, la ministre déléguée à l'Industrie a annoncé que le gouvernement avait demandé à Amazon de suspendre sa campagne de promotion pré-Black Friday - du 26 octobre au 19 novembre - avec succès. "Ça n'était pas du tout approprié dans ce moment où 200 000 commerçants vont devoir fermer leurs portes", a-t-elle justifié. "C'est une bonne décision, a également réagi Francis Palombi, le président Confédération des commerçants de France (CDF), auprès de L'Express. Mais nous demandons également à ce qu'Amazon et les autres plateformes retirent leurs promotions sur les jouets de Noël."
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Des associations comme le CNCC (Conseil national des centres commerciaux), voient encore plus loin et aimerait faire une croix sur le Black Friday, cette grande messe de la consommation en ligne cette année organisée le vendredi 27 novembre. "Nous verrons et je pense que c'est un sujet qu'il va falloir travailler avec l'ensemble des commerçants", a balayé la ministre déléguée. Pas sûr, cette fois, qu'Amazon veuille renoncer à l'une de ses opérations marketing les plus emblématiques et ce en dépit de vives critiques pointant du doigt ses réductions "trop attractives", voire carrément "trompeuses" ayant cours lors de cet évènement.
Une interruption des livraisons en avril
Ces dispositions commerciales s'ajoutent à celles, sanitaires, prises par la justice française contre Amazon depuis l'apparition du Covid-19. En avril, la justice avait imposé une véritable évaluation des risques au sein de ses entrepôts, conduisant le géant américain à interrompre, un temps, ses livraisons.
Pour Francis Palombi, lutter contre l'influence des plateformes comme Amazon est, hélas, un combat à long terme. "Lutter contre Amazon, c'est ne pas lui permettre de s'installer aussi facilement", explique-t-il. L'État devrait, à ses yeux, contraindre Amazon à respecter les règles imposées aux commerces physiques en France. "En plus d'une facilité à s'implanter, les entrepôts Amazon ne sont pas assujettis à la taxe des commerces à la surface supérieure à 400m2, n'étant pas considérés comme des surfaces de vente, c'est la cerise sur le gâteau", déplore Francis Palombi, qui estime que le contexte sanitaire actuel creuse "un profond déséquilibre entre le grand commerce physique et numérique dans les années à venir".
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Le géant américain demeure pour l'heure très discret. Amazon a simplement indiqué à l'Agence France Presse qu'il stoppait uniquement sa campagne de communication sur le pré-Black Friday, pas l'évènement en lui-même. L'Express a constaté, à 17h30, ce samedi, qu'il n'existait pas de mention "Black Friday" sur la page d'accueil du site, bien que des promotions y soient affichées, comme d'ordinaire.
Mais plusieurs acteurs du commerce en ligne se empressés de défendre leur secteur. "Toutes les plateformes ne sont pas dans une approche inamicale vis-à-vis des petits commerces", a notamment déclaré le président de Rakuten France, Fabien Versavau, toujours après de l'AFP. Quand d'autres, comme Shopify, insistent sur la possibilité d'assistance à la création d'outils pour le "click and collect", la solution privilégiée par le gouvernement français pour maintenir une activité économique de ses petits commerces touchés par la crise.
