Un mardi soir orageux de la mi-septembre à Reims. Il n'est pas tout à fait 20 heures, la grande salle de la maison diocésaine se remplit doucement. Les cheveux sont majoritairement blancs. On patiente en lisant la lettre d'information du diocèse, on dresse le bilan (mauvais) du récent forum des associations ; on se dit que, deux heures avec le masque, ça va être long. Le badinage ne dure qu'un temps. Le public - majoritairement composé de croyants - est là pour voir Pardon ?, une pièce de théâtre qui raconte le viol que l'auteur, Laurent Martinez, a subi, enfant, de la part d'un prêtre, les conséquences sur sa vie et l'incapacité de l'Eglise à répondre à sa souffrance. Lorsque la représentation se termine une heure plus tard, le malaise est palpable : faut-il applaudir ou rester silencieux ? Se féliciter du spectacle ou pleurer de ce qui a été donné à voir ?
A l'initiative de cette soirée : Eric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France (CEF). Il avait déjà organisé la présentation de cette pièce lors d'une importante réunion des évêques en février dernier, il a tenu à la montrer à nouveau avant la publication, le 5 octobre, du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise (Ciase). "C'est une démarche nécessaire pour préparer les esprits et les coeurs, précise-t-il. Les réactions ne sont pas forcément à la hauteur de l'enjeu, certains fidèles trouvent ça pesant, n'ont pas envie d'en parler..." En effectuant un travail systématique durant deux ans et demi, en estimant le nombre de victimes à plus de 300 000, en recueillant le témoignage de plusieurs milliers de personnes, la Ciase dresse un constat implacable des dérives entretenues depuis les années 1950 et des responsabilités multiples. Un électrochoc qui rend impossible le maintien du secret et du silence, même si tout le monde n'a pas encore pris - ou voulu prendre - la mesure du drame parmi les catholiques.
Quelques signes ne trompent pas sur la fébrilité qui règne. A la veille de la publication du rapport, la hiérarchie catholique s'est mise en ordre de bataille. Début septembre, une nouvelle directrice de la communication a pris ses fonctions à la CEF. Objectif : tenter de ne pas totalement perdre la main sur le travail de la Ciase. Les discussions furent parfois âpres, on a tenté de favoriser les médias jugés les plus proches de l'Eglise catholique. C'était compter sans Jean-Marc Sauvé, le président de la commission, ex-vice-président du Conseil d'Etat, soucieux de montrer qu'il avait mené sa mission en toute indépendance. Les commanditaires - la CEF et la Corref qui représente les ordres religieux - ont donc été priés de limiter à cinq minutes leur prise de parole lors de la conférence de presse, le temps de remercier pour le travail effectué, guère davantage.

Jean-Marc Sauvé, président de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise, présente ses préconisations le 5 octobre.
© / Lionel BONAVENTURE/AFP
La CEF a aussi tenté de garder la maîtrise des chiffres. Mi-septembre encore, Eric de Moulins-Beaufort évaluait à 11 le nombre de cas dans le diocèse de Reims. Pourquoi persister à avancer des données qui apparaîtront totalement en décalage avec ceux de la Ciase ? "Le nombre de plaintes figurant sur les sites Internet de l'Eglise représente un chiffre très incomplet pour prendre la mesure de la tragédie des abus, analyse Marie-Jo Thiel, professeure et auteure de L'Eglise catholique face aux abus sexuels sur mineurs (Bayard). Il est vrai qu'il y a une incommensurabilité entre ceux qui essaient de parler et le nombre de plaintes." François Debelle, un diacre qui a beaucoup douté au moment des premières révélations et a choisi de monter Jonas, une plateforme d'information sur la pédocriminalité, a une explication différente : "L'Eglise ne sollicite jamais de contrôle extérieur, elle a du mal à en imaginer un qui ne soit pas antichrétien."
Même difficulté à imaginer des réponses aux victimes. En 2019, la CEF avait lancé quatre groupes de travail auxquels avait été associée une douzaine d'entre elles. Une intention louable pour un résultat insatisfaisant. "Sur les quatre commissions, seule celle sur la démarche mémorielle a avancé, les autres ont été des déceptions terribles, note Olivier Savignac, président de l'association de victimes Parler et revivre. Imaginez, celle sur la prévention était dirigée par un évêque dont on savait qu'il avait placé un prêtre dans une paroisse alors que ce dernier avait été condamné pour des faits sur mineurs et qu'il en avait connaissance."
Pour un Eric de Moulins-Beaufort prêt à prendre le sujet à bras-le-corps, combien de ses pairs préféreraient que l'on passe à autre chose ou que l'on se contente de la théorie de la brebis galeuse ? En février et mars derniers, les assemblées plénières consacrées au dossier ont montré à quel point les évêques sont en désaccord. Certains, qui ont connu des affaires retentissantes dans leur diocèse, comme à Orléans, sont prêts à y réfléchir, d'autres beaucoup moins. Combien disent encore : "Ce sont des choses qui arrivent", à une victime venue se plaindre ? Pourquoi un évêque refuse-t-il une demande de présentation de la pièce Pardon ? en répondant : "Tu sais, j'ai déjà beaucoup fait" ; pourquoi le prêtre d'une paroisse pourtant profondément marquée par l'affaire Preynat écarte l'idée, d'un "la lenteur, c'est la sagesse" ?

L'archevêque de Reims, Eric de Moulins-Beaufort, ouvre une série de réunions publiques sur les abus sexuels dans l'église, à Reims le 15 septembre 2021, pour préparer les esprits au rapport de la Ciase.
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A trop vouloir composer avec les uns et les autres, la conférence des évêques suscite d'énormes frustrations. Chaque mot de la "Lettre aux catholiques de France", rédigée par la CEF en mars, semble avoir été pesé par une armée de juristes pour éviter de futures poursuites, quitte à ne pas répondre aux interrogations des fidèles. "L'épiscopat est profondément divisé, confirme Céline Béraud, sociologue et auteure du Catholicisme français à l'épreuve des scandales sexuels (Seuil). Dans ce texte, Mgr de Moulins-Beaufort parle de "responsabilité passée, présente et future", mais tout le monde n'est pas d'accord. Certains se disent qu'avoir créé la Ciase, ça suffit, d'autres que ce n'est pas pire dans l'Eglise qu'ailleurs..."
L'incapacité à régler la question des réparations financières est révélatrice de l'embarras qui domine. Lancé en 2019, le chantier n'en finit plus de s'enliser. Dans un premier temps, il est annoncé qu'un "secours" va être mis en place - le terme "indemnisation" n'est jamais prononcé - et qu'il sera en partie financé par les fidèles. Ces derniers se braquent, pas question de payer pour les mauvais comportements de prêtres. Une autre option est avancée, celle d'un fonds alimenté par les évêques, mais cette fois, c'est l'idée d'une réparation forfaitaire - quel que soit le préjudice subi - et d'un montant extrêmement modeste qui fait bondir les représentants des victimes. D'autant qu'ils ont le sentiment que l'Eglise se moque d'eux en disant qu'elle n'a pas d'argent alors que certains diocèses ont un patrimoine immobilier important et se réfugient derrière des arguments juridiques pour ne pas le mettre à contribution. Faute d'accord, le dossier a été mis en suspens dans l'attente des conclusions de la Ciase.
Désormais, l'Eglise va devoir affronter les sujets qui fâchent. "Ce n'est pas, comme certains évêques veulent le croire, le fait de quelques moutons noirs, le diagnostic interpelle l'Eglise dans sa structure et sur la question du secret, reprend Marie-Jo Thiel. Comment va-t-elle réagir à ces recommandations ?" En novembre, une nouvelle assemblée plénière des évêques devra acter des décisions pour montrer qu'ils ont pris la mesure des conclusions du rapport Sauvé. Avec une inconnue : la réaction des fidèles "lambda". "Un des enjeux, c'est l'opinion publique catholique. Elle s'est beaucoup mobilisée en 2019, avec une très grande émotion collective. Aujourd'hui, après deux ans de crise sanitaire, l'est-elle toujours ? Ou les voix qui incitent à passer à autre chose vont-elles l'emporter ?" s'interroge Céline Béraud. A la tête de la Corref, la religieuse Véronique Margron ne peut pas imaginer ce scénario, ce serait "ajouter de la honte à la honte", dit-elle. Ce serait aussi la preuve de l'incapacité de l'Eglise à prendre la mesure du drame qui s'est développé en son sein depuis des années. Un échec absolu pour une institution qui ne cesse de marteler sa vocation : "Prendre soin du plus petit d'entre nous". Et qui ne peut plus dire : "On ne savait pas."
