"Selon vous, les responsables politiques ont-ils pris la mesure de la détresse éprouvée par certains étudiants depuis le début de la crise sanitaire ?" À cette question, Catherine Fillon, professeure d'histoire du droit à l'université Jean-Moulin-Lyon-III, éclate de rire. Un rire amer. "Certes, quelques "mesurettes" ont été annoncées ces dernières semaines mais, sur le terrain, on n'en voit pas vraiment les effets", lâche-t-elle. Voilà des mois que cette bénévole associative, à l'origine de la création du Collectif de Solidarité Etudiante, remue ciel et terre pour tenter de venir en aide aux jeunes lyonnais.
Dès le début de la crise sanitaire, marquée par la fermeture des écoles et des facs au printemps dernier, l'enseignante savait ce qui attendait certains de ses étudiants. Les chiffres étaient connus : en France, 20 % d'entre eux vivaient déjà sous le seuil de pauvreté avant l'arrivée du Covid-19. Et près de la moitié d'entre eux travaillaient en 2016, d'après l'Observatoire de la vie étudiante (OVE). Que ce soit dans le secteur de la livraison, de la restauration, de la garde d'enfants... "Autant de petits boulots qui se sont arrêtés net en mars 2020 et dont la perte n'a pas été compensée par les mesures de chômage partiel ou les aides débloquées par le gouvernement", soupire Catherine Fillon. Très vite, celle-ci a organisé un système de distribution de denrées alimentaires. Avant de trouver des locaux provisoires pour installer une épicerie solidaire où viennent, désormais, s'approvisionner 350 jeunes chaque semaine.
Ces dernières semaines, les images de toutes ces silhouettes masquées faisant la queue devant les antennes de distribution de produits de première nécessité ont marqué les esprits. Tout comme les témoignages, racontant le sentiment de solitude, de mépris et d'abandon d'une partie de cette génération, qui ont déferlé sur les réseaux sociaux sous le hashtag #etudiantsfantômes. Si ce malaise a longtemps été passé sous silence, il faut toutefois reconnaître que les discours politiques ont évolué depuis la rentrée dernière. "C'est dur d'avoir 20 ans en 2020", reconnaît le président Emmanuel Macron lors de son allocution du 14 octobre dernier. Interrogé deux mois plus tard par le média en ligne Brut, il indique son intention d'"améliorer" le système de bourses étudiantes car "il y a des trous dans notre dispositif". Aujourd'hui, où en est-on ? "Les discussions ont avancé, confie Paul Mayaux, président de la Fédération des associations générales étudiantes (Fage). On devrait connaître prochainement les détails de cette mesure qui prendra effet à la rentrée prochaine." Soit dans six mois...
Des mesures a minima
Mais d'autres mesures d'urgence ont été prises dans le sillage de plusieurs drames qui ont suscité une vive émotion au sein de la communauté estudiantine. Comme la défenestration, le 9 janvier dernier, d'un jeune homme inscrit à l'université de Lyon-III. Cinq jours plus tard, le premier ministre Jean Castex annonçait un retour en présentiel dans les facs, dans le cadre des séances de travaux dirigés, mais pour les seuls inscrits en première année (mesure qui ne concerne alors que 284 800 des 2,7 millions d'étudiants). Le 21 janvier, lors d'un déplacement à l'université de Paris-Saclay, Emmanuel Macron augmentera la jauge pour permettre aux autres étudiants de retrouver les bancs de la fac. "Le taux de présence maximum autorisé s'élève à seulement 20 %, ce qui ne fait vraiment pas lourd. En réalité, la plupart n'ont pas pu revenir. Ou si peu...", tacle l'enseignante Anne Roger, co-secrétaire générale du SNESUP-FSU. Autre nouveauté, également annoncée par le président de la République : la distribution de repas à un euro dans les restaurants universitaires à tous les étudiants qui le souhaitent. "L'une des meilleures mesures prises depuis le début de la crise sanitaire", salue Paul Mayaux.
Tout le monde ne partage pas son avis. "Déjà, les portions distribuées sont souvent ridiculement petites et ne suffisent pas à nourrir des grands gaillards de 20 ans", s'exclame Catherine Fillon. Surtout, la démarche se heurte à des écueils d'ordre pratique puisque les restaurants universitaires se trouvent souvent éloignés des lieux de vie des étudiants qui n'ont plus forcément les moyens de payer leurs abonnements de transport. Ces structures sont, de plus, fermées les week-ends et pendant les vacances scolaires. "Résultat : mon épicerie solidaire ne désemplit pas", constate l'enseignante de Lyon III. Du côté de la région lilloise, Saïd El Boundati dresse le même constat. "Avec des amis, on organise des maraudes pour distribuer des repas chauds, des couvertures, des produits d'hygiène aux étudiants frappés de plein fouet par la crise", raconte ce chef de projet marketing qui habite Marcq-en-Baroeul. Ce bénévole se dit désemparé face au dénuement et à la détresse de certains jeunes. "On essaye de colmater les brèches à notre petit niveau mais ce n'est évidemment pas suffisant", déplore le trentenaire. Pour beaucoup de ces jeunes, privés de petits boulots, Deliveroo et Uber Eats font office d'ultimes bouées de secours. "Mais ce marché de la livraison rapide est déjà saturé. Lorsqu'ils reçoivent une alerte pour aller chercher une commande, ils se retrouvent en concurrence avec dix autres personnes qui attendent déjà devant le snack", raconte Saïd El Boundati.
Du côté du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, on met en avant les aides financières déployées par les Centres régionaux des oeuvres universitaires et scolaires (Crous) ces derniers mois. Comme le doublement du fonds d'aide d'urgence avec possibilité d'une aide individuelle immédiate pouvant aller jusqu'à 500 euros, renouvelable après rendez-vous avec une assistante sociale. Ou encore le gel des loyers. "Largement insuffisant, estime encore Catherine Fillon. Au printemps dernier, j'ai adressé plusieurs courriers aux députés pour demander une prise en charge des loyers étudiants dans l'impossibilité totale de payer. Pas de réponse. Or c'est le nerf de la guerre. Beaucoup de jeunes font l'impasse sur tout le reste, et notamment sur la nourriture, pour conserver leur toit."
Détresse psychique
La détresse n'est pas que matérielle, elle est aussi psychique. Selon une étude menée par la Fage, 73 % des jeunes déclaraient avoir été affectés dès le premier confinement sur le plan psychologique, affectif et physique. Et 23 % d'entre eux assuraient avoir eu des pensées suicidaires durant cette période. Là encore, la réponse gouvernementale a tardé à venir. Il aura fallu attendre le 20 janvier dernier pour que l'exécutif annonce la création d'un "chèque d'accompagnement psychologique" pour permettre aux étudiants de s'inscrire dans un parcours de soins et de consulter un psychologue sans avance de frais. "Une mesure qui va dans le bon sens mais il est un peu tôt pour en tirer un bilan chiffré précis", commente Paul Mayaux, président de la Fage.
Pour sa part, Catherine Fillon raconte avoir été contactée spontanément par des psychologues prêts à donner de leur temps aux étudiants de Lyon III dès le début de la crise sanitaire. "En tant qu'enseignants, nous ne sommes pas formés ni armés pour faire face au profond mal être de certains étudiants. Le fait de pouvoir monter cette petite cellule psychologique m'a permis de retrouver le sommeil car je n'en dormais plus", poursuit cette professeure. Le Collectif de Solidarité Etudiante, qu'elle pilote, est allé plus loin encore en organisant un système de mise en relation entre des étudiants - pour la plupart étrangers et donc particulièrement isolés - et des familles bénévoles de la métropole lyonnaise. "Cela a permis aux jeunes de briser la solitude dans laquelle ils étaient enfermés mais aussi d'avoir un soutien d'ordre pratique, notamment lorsqu'ils sont confrontés à des problèmes administratifs ou d'accès aux soins", poursuit Catherine Fillon.
Le manque d'interactions avec ses étudiants, voilà ce qui pèse le plus à Anne Roger, maître de conférences à l'université Claude-Bernard de Lyon. "Je n'ai pas revu mes étudiants de master depuis le mois d'octobre ! On pense que, contrairement à ceux de première ou de deuxième année, ils sont armés pour se débrouiller mais c'est faux", se désole cette enseignante, également co-secrétaire générale du SNESUP-FSU. Difficile, pour elle, de mesurer le degré de précarité dans lequel certains peuvent se trouver. "Je n'ai de contacts avec eux qu'à travers les visio-conférences. Il n'y a plus d'espace pour les discussions en aparté qui leur permettaient, éventuellement, de se confier autrefois", explique-t-elle.
En revanche, Anne Roger a une certitude : "Le ministère minimise totalement le phénomène massif de décrochage qui est, selon moi, une véritable bombe à retardement." Affaiblissement des apprentissages ; disparités de traitement d'une université à l'autre, voire d'un enseignant à l'autre ; découragement de certains étudiants qui, même s'ils se connectent aux cours virtuels, ne suivent plus de l'autre côté de l'écran.... Anne Roger dresse un tableau très sombre de la situation. Sa collègue Catherine Fillon ne se dit pas non plus très optimiste. "Même quand les petits boulots vont reprendre, je ne pense que les étudiants seront prioritaires sur le marché de l'emploi qui sera très dégradé", soupire-t-elle, avant de confier chercher un local permanent pour son épicerie solidaire. "Car on a bien compris qu'il allait falloir s'installer dans la durée..."
