Sur Twitter, le citoyen Jean Maurin a une manière bien à lui de communiquer : il s'exprime uniquement par "retweets", ces relais de messages postés par d'autres sur le réseau. En 2018, la seule année durant laquelle son compte a été actif, on pouvait facilement discerner ce qu'il aimait et ce qu'il n'aimait pas. Dans la première catégorie, la Russie et Vladimir Poutine. A des dizaines de reprises, le citoyen Jean Maurin a relayé des contenus de Russia Today, de Sputnik, de l'ambassade de Russie en France, du ministère des Affaires étrangères russe. Le 9 avril, il relaye un contenu de la représentation de la Russie à l'ONU contestant toute implication dans l'empoisonnement du transfuge Sergueï Skripal. "Propaganda", stipule le message. Le 13 avril, par exemple, il diffuse un message de Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie, qui réfute l'existence, pourtant attestée par la France la veille, d'une attaque chimique au chlore commise par le pouvoir syrien à Douma, et défend la thèse d'une "production" d'autres "services spéciaux" d'un Etat impliqué dans une "campagne russophobe". A plusieurs reprises, Jean Maurin "retweete" aussi des messages admiratifs de Vladimir Poutine, présenté comme un grand patriote ou un "défenseur de son peuple".
Dans la seconde catégorie, celle des objets de répulsion, il y a la puissance américaine ou l'Otan. "Poutine remet les pendules à l'heure : c'est l'Otan qui se rapproche de la Russie et non l'inverse", relaye-t-il le 24 août 2018. Et puis Emmanuel Macron, présenté comme "l'instrument du système financier qui l'a fait élire par un coup d'Etat démocratique". Le 13 avril, Jean Maurin diffuse même un montage montrant la tête du président sur un corps de poussin, tenu dans la main d'un Vladimir Poutine goguenard. "Alors petit Emmanuel, il paraît que tu veux faire la guerre en Syrie ?", est-il écrit en commentaire. Précision : Jean Maurin n'est pas un citoyen ordinaire. Lorsqu'il publie l'essentiel de ces messages, il est général de l'armée de terre et commandant en chef de la Légion étrangère, un poste qu'il quitte en juillet 2018. Il rejoint alors la direction de la sécurité de Renault... en Russie, un pays où il a séjourné de 2004 à 2005 comme auditeur de l'académie militaire de l'état-major général des forces armées de la Fédération, puis de 2009 à 2012 comme attaché de défense à l'ambassade de France.
Comme Jean Maurin, un certain nombre de militaires français apparaissent fascinés par Vladimir Poutine, ou plus globalement par le modèle russe. "Des militaires qui apprécient la verticale du pouvoir de Poutine, cela existe, confirme le sénateur Alain Richard, ministre de la Défense de 1997 à 2002. Ils appartiennent à une famille de pensée que je qualifierais de populiste-autoritaire." Le 13 mars 2014, une conférence sur "l'Ukraine après Maïdan" a lieu à l'Institut des hautes études de la défense nationale. Les universitaires invités insistent sur la gravité de l'invasion russe dans le Donbass. Des auditeurs de l'Ecole de guerre, c'est-à-dire des militaires en formation, interviennent... pour contester l'exposé. "Au moins, Poutine est un vrai chef, qui décide et agit", clame un soldat, selon le chercheur Olivier Schmitt, qui raconte la scène dans son ouvrage Pourquoi Poutine est notre allié ? (Hikari).
Faire passer Poutine pour un successeur de De Gaulle
L'historienne soviétologue Françoise Thom y voit aussi une conséquence de l'habileté du soft power russe : "Les Russes savent très bien jouer de la vanité nationale des Français, ce vieux fond anti-américain. Pour séduire, ils défendent la souveraineté, l'indépendance." Un argumentaire souvent "anti-Otan" avancé par les relais du Kremlin en France, comme Alexandre Orlov, ambassadeur à Paris entre 2008 et 2017. En octobre 2016, le diplomate livra un texte remarqué à la Fondation Charles-de-Gaulle, dans lequel il vantait "la nécessité d'unification du continent européen (...) de l'Atlantique à l'Oural" face à "l'élargissement de l'Otan", une pensée supposément issue des "principes" du général de Gaulle. Un général reconnaît l'efficacité de ce narratif : "Le coup de génie des Russes, c'est d'avoir réussi à faire passer Poutine pour le successeur de De Gaulle. Ça a beaucoup plu au sein des armées."
Un ex-agent de la DGSE fait, lui, remonter ce tropisme à bien plus loin. Il a remarqué une "tradition prorusse et pro-Serbie très ancrée chez les ex-élèves de Saint-Cyr", issue de "l'alliance franco-russe de 1892, toujours vénérée" et "souvent conjuguée à une hostilité de principe pour les Etats-Unis". Le général Jean-Bernard Pinatel fait partie de ceux qui souhaitent une nouvelle "alliance de revers" et la sortie de l'Otan. Dès 2011, ce vétéran de l'armée de terre a publié Russie, alliance vitale, un ouvrage préfacé par Sergeï Karaganov, proche conseiller de Vladimir Poutine. Pinatel est aujourd'hui vice-président de Geopragma, un think tank qui soutient ces positions et dont fait également partie Caroline Galactéros, l'actuelle conseillère diplomatique d'Eric Zemmour. La revue de géopolitique Méthode, à laquelle collaborent plusieurs généraux, défend les mêmes thèses. Son directeur, François Maurice, un ex-officier de l'armée de l'air, préoccupé par "l'encerclement de la Russie" par l'Otan, nous indique ne pas être "poutinolâtre", mais gaulliste : "Notre ligne s'inscrit davantage dans les pas du général de Gaulle, qui aspirait à un rapprochement des Européens de Brest à Vladivostok, que dans ceux de tout autre chef d'Etat".
En tant que telles, ces préférences stratégiques s'inscrivent dans un débat d'idées parfaitement respectable, qu'Alain Richard qualifie d'"anecdotique", tant ces positions seraient marginales : "Les militaires qui montent aux étoiles savent bien que sans les Américains et leur aide, plusieurs de nos opérations extérieures n'existeraient pas." De la même façon, le général Dominique Trinquand évoque des "idées peu partagées parmi les généraux", qui savent le bénéfice à retirer de l'adhésion au commandement intégré à l'Otan. Aucun haut gradé ne justifie d'ailleurs formellement l'invasion de l'Ukraine.
"L'alliance de revers"
Si l'actualité semble avoir mis pour l'heure un coup d'arrêt aux défenseurs de "l'alliance de revers", une certaine empathie pour le narratif russe a pu ponctuellement exister au sein de certains pans de l'armée. Dans Trahisons à la DGSE (Stock), les journalistes Franck Renaud et Antoine Izambard retranscrivent les propos saisissants d'un ancien cadre de la direction du Renseignement militaire : "Lors de la crise de Crimée, en 2014, plusieurs notes rédigées par le service étaient clairement pro-Moscou." Lors de cette même période, Olivier Védrine, alors rédacteur en chef de la version russe de la Revue Défense nationale (RDN), pour laquelle l'Etat met à disposition trois fonctionnaires, a subi une mésaventure troublante. Parce qu'il s'était exprimé en faveur du mouvement ukrainien EuroMaïdan, la direction de la RDN, tenue par des militaires, lui a clairement reproché de prendre des positions indésirables. Il a préféré démissionner.
Certains gradés ont, eux, franchi la ligne rouge. En 2017, un colonel du cabinet militaire de Jean-Yves Le Drian aurait livré des renseignements à un membre du GRU, le service de renseignement de l'armée russe, exerçant sous couverture diplomatique. Il n'aurait pas été sanctionné, ses initiatives n'apparaissant pas comme relevant de la trahison. Un lieutenant-colonel de l'armée de terre exerçant à l'Otan a lui été arrêté à Naples, le 21 août 2020. Ce diplômé d'études slaves, russophone ayant officié notamment au Kazakhstan, est soupçonné d'avoir transmis des documents confidentiels au GRU. Une dérive facilitée par ses accointances russes ? Un de ses anciens instructeurs se montre prudent : "Il n'a jamais rien dit de prorusse. En revanche, il était frustré, avec le sentiment de ne pas être reconnu à sa juste valeur." Les espions le savent : il n'y a pas que l'idéologie dans la vie, il y a aussi l'ego.
